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Comme un chapelet de Nkul Béti : une écriture frénétique.

Comme un chapelet de Nkul Béti : une écriture frénétique.

 

« Un seul être vous manque et tout est dépeuplé » (Lamartine) ! Tout comme Victor Hugo, âprement marqué par la disparition de sa fille Léopoldine, morte noyée dans la Seine avec son mari le 4 septembre 1843, à qui il rend hommage dans un recueil de 158 poèmes : Les Contemplations, tout est dépeuplé autour de Nkul Béti dans son recueil Comme un chapelet, publié aux Editions Le Lys bleu en 2019. En effet, après Mixture (2014) et Aux Hommes de tout… (2016), le poète camerounais nous revient avec un ensemble de poèmes lyriques qui traduisent son adynamie, son mal-être face à la disparition-mort abrupte de celle qu’il appelle tendrement : « Poupi », « Choupi », qu’il ne reverra plus jamais ou tout au moins, qu’il ne reverra plus d’aussitôt. Comme un chapelet qui s’égrène, à travers des mots poignants, l’auteur nous fait part de ses sentiments empreints principalement de nostalgie, de mélancolie, de doute et de révolte ; par le biais notamment d’un « je » spleenétique et langoureux qui scande en chœurs l’hymne de la douleur splanchnique de la mort, qui a tout emporté sauf le souvenir se traduisant par la remémoration des moments, surtout heureux, passés aux côtés de sa bien-aimée :

Où jouirai-je encore ?

Bel éromène,

La vie, sans toi,

N’a plus le même goût sucré de l’ananas

Des premières saisons !

 

Parti au cœur de la brouillasse,

Loin de toi,

Je suis une fois de plus perdu

Au carrefour des mondes captieux et des bouffonneries

Humaines !

 

Sans être dans ta musette,

J’essaie de te comprendre,

Seulement…

Nos intimités noctambules me manquent !

 

Qu’as-tu fait de nos oaristys

Sexes dans les bouches,

Doigts dans les trous,

Langues qui se panachent,

Mains qui se rencontrent

Dents qui se mordillent une lèvre,

Corps qui se cherchent ! (p 91)

Outre la magnificence de ses mots, Comme un chapelet réussit à susciter chez le lecteur, une profonde méditation sur son parcours existentiel dans le sens où il remet à l’ordre du jour l’éternel questionnement sur la fatalité, le déterminisme, la religion et le libre-arbitre. Au détriment du « serf arbitre » qui se caractérise par une allégeance souveraine à un seigneur et partant à un Seigneur-Dieu, l’auteur camerounais tire par la queue un « péanisme du libre-arbitre », consubstantiel à la faculté de l’homme de se déterminer par sa seule volonté. Et, cela se manifeste non seulement à travers le choix d’une écriture libérée des carcans de la codification, confinée dans un style poétique libre qui se traduit notamment par la disparité métrique, l’absence de la rime. Mais aussi, à travers le fait que cette écriture est fortement marquée par un élan dissident qui nait d’un fort sentiment de doute et de révolte à l’endroit de la religion, derrière laquelle l’on se cache généralement pour justifier les vicissitudes de la vie. Non, dit-il, « Tout ce que Dieu fait n’est pas bien, et tout n’est pas grâce ! » (p 9),

Seule ma foi

Claudique au gré

Du souffle des vignots

Qui inondent mon humanité,

Antagoniste effarouché de tout bigotisme religieux,

Et

Dulcinée de ce crucifix renversé

Quilles écartées ! (p 75)

Par ailleurs, l’érotisme décrit dans plusieurs passages du livre serait un enfumage, une fausse piste où tente de nous mener l’auteur, pour faire croire qu’il parle d’un amour charnel. Probablement, nous serions en plein dans une pure dilection, un sentiment platonique camouflée dans une obscénité plus ou moins subtile. Car, si on s’en tient au paratexte, principalement, l’auteur écrit ce recueil à la mémoire de sa sœur Simone et profite juste de quelques embrasures pour rendre hommage à d’autres disparus, à l’instar de Bernard Dadié et Monseigneur Benoit Balla ; deux figures-symboles (l’écriture et la religion) qui ont drainé et influencé son existence. Alors, où est-elle partie après sa mort ? Nous l’ignorons tous. Même en s’adressant « aux fumerolles et à la mousson » (p 35), pas de réponse concrète. Mais ces mots de Victor Hugo peuvent redonner du sourire, même s’il est passager : « L’être pleuré est disparu, non parti. Nous n’apercevons plus son doux visage ; nous nous sentons sous ses ailes. Les morts sont les invisibles, mais ils ne sont pas les absents ». Birago Diop, un peu plus, lorsqu’il dit :

« Ceux qui sont morts ne sont jamais partis

Ils sont dans l’ombre qui s’éclaire

Et dans l’ombre qui s’épaissit,

Les morts ne sont pas sous la terre

Ils sont dans l’arbre qui frémit,

Ils sont dans le bois qui gémit,

Ils sont dans l’eau qui coule,

Ils sont dans la case, ils sont dans la foule ».

En fin de compte, au-delà de sa riche thématique, ce livre incurve un brassage de plusieurs éléments linguistiques et littéraires qui le rendent encore plus succulent tout au long de l’acte de lecture. On y rencontre un mélange de mots d’origines variées puisés entre autres dans le français, le latin, l’anglais. Aussi, la présence du camfranglais (parler courant au Cameroun, qui inclut le français, l’anglais et les langues locales) : « djembé », « mbindi », des mots d’un dialecte camerounais, l’Ewondo, accolés respectivement à leurs traductions françaises « suicide », « fils », « toi » dans les compositions : « Wou iko’o-suicide », « moane-fils », « wa-toi », sans oublier des néologismes comme « poltichiens », « gouvernuls » à caractère péjoratif. Par conséquent Comme un chapelet se dresse comme un melting-pot savamment orchestré qui nous oriente vers la manifestation d’un style original ; visiblement, « une poétique du divers Nkul-bétienne » face à laquelle, sans être dithyrambique, nous sommes profondément séduits. Sur ces mots, croisons les bras et attendons cordialement que Nkul Béti nous fasse savourer un autre délice littéraire avec autant d’hardiesse, de virulence et d’aisance. Mais en attendant, méditons sur ces derniers poèmes du recueil, qui exprime tout bonnement l’état d’âme du poète :

Boomerang sur les paradigmes

Les piliers de la fidei

Lâcher le voile

Regarder le voile

Et

Voir les mondes sans gants ni chaussures…

 

Sur la route du monastère,

Grêle de tambours

Pour chanter la messe d’adieu à Dieu

 

Chansons…paroles

Hymnes…mots

Cantiques…Églogues

Pur bourrage de crânes

Ces artifices-là ! (p 99)

 

 

Mains sur ma frimousse,

Je bois chaque jour comme le dernier

Hédoniste et épicurien assermenté !

 

Quand je ne serai plus là

Engoncé dans cette portion de terre empuantie,

Ne leur dis rien

Et griffonne sur mon épitaphe :

Il était là, il est parti…

Tout à côté de nous ! (p 101)

 

 

 

Boris Noah

                                                                                                         Université de Yaoundé I                                     

                                                                                                        boris.noah52@gmail.com                                                                                                              

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