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Le manoir de la mort

Sir, Christopher Reddition et le docteur Adrew Sharp furent prêt le jour dit, et nous entrainâmes comme prévu notre voyage, Willow Creek, dans le nord de Winchester. McDonald me conduisit jusqu’à la gare, et me laissai ses dernières instructions et suprêmes conseils.

Alors, que le train se mit en marche, je tournai mon regard une dernière fois sur le quai, observant avec admiration, la grande silhouette austère de Sir McDonald, se tenant immobile, tournée dans notre direction. Le voyage fût long, périlleux, et chiatique, tant mes compagnons étaient silencieux, l’âme rempli de peur, et le cerveau noyé sous la frustration. Pour passer le temps, je feuilletai quelques pages du journal de ce matin,  l’histoire d’aiguillé mon esprit par quelques faits divers. Après plusieurs heures  de route, nous entrevîmes les prémices du paysage ci particulier à Willow Creek. Le sol préalablement rouge brique se transformait en granit, des vaches rouges passaient dans des champs clôturés où l’herbe bien verte et une végétation luxuriante, annonçait une humidité plus grande.  Sir Reddington regardait avidement par la fenêtre du compartiment, et le cœur rempli d’effroi, d’excitation, quand il reconnut ce décor qui lui était si familier, celui de Willow Creek.

« Nombre de voyages j’ai accompli, nombre de de villes, bidon villes, cités, depuis que j’ai quitté ces lieux déclara-t-il. Mais jamais au grand jamais je n’ai vu d’endroit comparable à celui-ci. »

Sir Sharp et moi certes indisposés, par ce comportement, pouvions en comprendre la nature, tant le socle était obscur et rempli de chagrin.

Au-delà des quadrilatères verts des champs et de la basse courbure d’une forêt, se dressait à une distance une colline grise, morne, dont le sommet était étrangement déchiqueté ; vu de si loin, sa forme se dessinait mal, elle ressemblait au décor fantastique d’un songe. Reddington demeura assis sans mot dire, le regard immobilisé sur cette colline, et je devinais à son expression tout ce que représentait pour lui cette vision d’un endroit sauvage sur lequel les hommes de sa ligné avaient longtemps régné laissé des traces profondes. Des traces de tortures, de souffrances, de sangs, de rites effroyables, transmis de génération en génération. Assis dans le coin d’un prosaïque compartiment de chemin de fer avec son costume de tweed et son accent scotlandien, il me donnait néanmoins quand je  scrutais son visage brun et sensible, l’impression qu’il était bien l’héritier de cette longue lignée de seigneurs à sang vif, farouche, dominateur. Dans les sourcils épais, les narines frémissantes, les grands yeux noisette, il y avait de la fierté, du courage, de la force. Si la lande devait être l’objet d’investigations difficiles et dangereuses, Sir Reddington  était du moins un camarade en l’honneur de qui on pouvait prendre un risque en étant sûr qu’il le partagerait crânement.

Le train s’arrêta à une petite gare, et nous descendîmes. Dehors, derrière la barrière blanche et basse, une calèche attelée attendait. Notre arrivée prit l’allure d’un grand événement : le chef de gare et les porteurs se disputèrent nos bagages. La campagne était paisible et douce. Mais je m’étonnai de voir près de la porte deux militaires appuyés sur leurs fusils qui nous dévisagèrent attentivement quand nous passâmes devant eux. Le cocher, petit bonhomme tout tordu au visage rude, salua Sir Reddington ; quand les bagages furent chargés la calèche démarra et nous nous engageâmes sur une route large et blanche.

De chaque côté s’étendaient des pâturages en pente : de vieilles maisons à pignons surgissaient parmi des feuillages serrés ; mais derrière cette campagne accueillante et éclairée par le soleil, courait toujours, sombre comme le ciel du soir, la longue incurvation de la lande sauvage, que coupaient seulement des collines désolées aux arêtes vives.

La calèche tourna dans une route secondaire et nous grimpâmes alors, par des chemins creusés d’ornières et défoncés par des siècles de roues, vers un plateau bordé de mousse, de fougères, de ronces. Sans cesser de monter, nous franchîmes un pont étroit de pierre et nous longeâmes un petit torrent bruyant qui écumait et mugissait en descendant des rochers gris. La route et le torrent serpentaient à travers une vallée où abondaient chênes rabougris et sapins. A chaque tournant Sharp laissait échapper une exclamation d’horreur : il dévorait des yeux le paysage et nous accablait de questions. Tout lui semblait si triste, morbide. Par contre je ne pouvais me défendre contre la mélancolie du décor qui reflétait si bien le déclin de l’année. Les chemins étaient tapissés de feuilles jaunes qui voletaient mollement à notre passage. Le fracas des roues s’amortissait sur des tas de végétation pourrissante, tristes cadeaux de bienvenue, me sembla-t-il.

Nous empruntâmes une petite piste, qui nous menèrent à l’entrée d’une petite forêt, qui de mes souvenirs n’était pas très accueillante. Nous entrâmes  sous la couverture sombre des arbres. A cause du feuillage épais qui formaient une arche au-dessus de notre tête, le ciel disparu de leur champ de vision. L’obscurité se fit plus présente, plus pesante. L’humus qui recouvrait le sol étouffa les bruits de roues de la calèche les enveloppant dans le silence. Aucun oiseau, aucun animal ne se manifesta. C’était comme s’ils étaient seuls au monde, perdus dans une mer de chêne, perdu au milieu de nulle, à quelques mètres du manoir, qui devait nous servir de séjour, le manoir des tourments.

Notre route à présent surplombait des pentes escarpées rousses et verdâtres, sur lesquelles des rocs gigantesques se tenaient en équilibre. De loin en loin nous passions devant une petite maison aux murs et au toit de pierre ; aucune plante grimpante n’en adoucissait l’aspect farouche. Une cuvette s’arrondit devant nous ; à ses flancs s’accrochaient des chênes tordus et des sapins qui avaient été courbés par la fureur des tempêtes. Deux hautes tours étroites dépassaient les arbres. Le cocher avec un geste de son fouet nous les nomma :

« Reddington Roads »

Le propriétaire du domaine se souleva pour mieux voir : ses yeux brillaient, ses joues avaient pris de la couleur. Quelques minutes plus tard nous atteignîmes la grille du pavillon : enchevêtrement de nervures de fer forgé soutenu à droite et à gauche par des piliers rongés par les intempéries, marquetés de mousse, surmontés par les têtes de morts de Reddington. Le pavillon tout en granit noir et en chevrons nus était en ruine ; mais face à lui se dressait une bâtisse neuve, à demi terminée ; c’était la première réalisation due à la traitre des peuples de couleurs de Sir Scotland Reddington.

Une fois franchie la grille nous nous engageâmes dans l’avenue ; le bruit des roues s’étouffa une fois encore dans les feuilles mortes ; les branches chargées des vieux arbres formaient une voûte sombre au-dessus de nos têtes. Reddington frémit en considérant la longue allée obscure au bout de laquelle, comme un fantôme, surgit le manoir.

C’était ici ?…interrogea-t-il à voix basse.

– Non. L’allée des strits  se trouve de l’autre côté. »

Le jeune héritier promena autour de lui un regard morose.

« Rien d’étonnant si mon père a eu l’impression, dans un endroit pareil, que la mort allaient fondre sur lui ! murmura-t-il. Il y a de quoi user les nerfs de n’importe qui, quitte à friser la folie. Avant six mois j’aurai ici une double rangée de lampadaires électriques, et devant la porte du manoir j’installerai une lampe de mille bougies. »

L’avenue aboutissait à une large pelouse de gazon, tout près de la maison. Dans la lumière du crépuscule je distinguai au centre un lourd bâtiment avec un porche en saillie. Toute la façade était couverte de lierre ; les seuls espaces nus étaient réservés à une fenêtre ou à un blason qui déchiraient ici et là ce suaire sombre. Du bâtiment central s’élevaient les tours jumelles : elles étaient anciennes, crénelées, percées de nombreuses meurtrières. A droite et à gauche il y avait deux ailes plus modernes en granit noir. De vagues lueurs filtraient derrière les lourdes fenêtres à meneaux. Une colonne de fumée noire s’échappait des cheminées qui se projetaient hors d’un toit abrupt à angles aigus.

Bienvenue, Sir Reddington ! Soyez le bienvenu à  Reddington Roads ! »

Un homme de haute taille avait surgi de l’ombre du porche pour ouvrir la portière de la calèche. Dans la lumière jaune de l’entrée se profila une silhouette de femme. Elle sortit pour aider l’homme à descendre nos bagages.

« Vous ne voyez pas d’inconvénient à ce que je rentre directement chez moi, Sir Reddington ? demanda Sir Sharp. Mes obligations se font pressantes.

Le bruit des roues décrut dans l’avenue pendant que Sir Reddington et moi pénétrions dans le manoir ; derrière nous la porte se referma lourdement. Nous nous trouvâmes dans une belle maison : vaste, haute de plafonds, avec des solives de chêne noircies par l’âge. Dans la grande cheminée d’autrefois, derrière de hauts chenets de fer, brûlait et pétillait un grand feu de bûches. Sir Reddington et moi nous tendîmes nos mains pour les réchauffer, car notre longue promenade en voiture les avait engourdies. Puis nous regardâmes autour de nous : les vitraux hauts et étroits, les lambris de chêne, les têtes de cerfs, les armoiries sur les murs, tout cela se détachait d’une manière confuse sous la lumière tamisée de la lampe du milieu.

« Je me la représentais bien ainsi ! dit Sir Reddington. N’est-ce pas l’image exacte d’une vieille demeure familiale ? Quand je pense que ce sont les mêmes murs entre lesquels mes ancêtres ont vécu depuis des générations ! J’en suis presque pétrifié»

Son visage s’assombrit, témoignant une douleur et une haine profonde. A la place où il se tenait, il était en pleine lumière ; mais des ombres allongées rampaient le long des murs et dessinaient une sorte de dais au-dessus de lui.

Elisabeth avait déposé nos bagages dans nos chambres et il était venu nous rejoindre : je ne voudrais pas paraitre de mauvaise grâce, mais cette représentait la laideur et la vieillesse en tout point. Son visage au teint flétri, bourgeonnant de boutons, est bien peu avenant et ses habits sombres, terne et sans ornement, la rendent austère d’apparence.  Ses joues flasques et pendantes dévalorisent son nez relevé et retroussé qui trône au milieu de sa figure, parsemée de ride tel des lianes de forêt. Ses yeux sombres lui donnent un air désagréable, antipathique et autoritaire, la rendant encore moins avenante. Les cheveux châtains, ternes et sans éclat,  raides, emmêlés et ébouriffés, lui assombrissent considérablement le visage, la mettant encore moins à son avantage. Sa bouche édentée lui donne un air repoussant, que l’on ne peut fixer sans dégoût. Ses bras raides, étendues le long de son corps sinueux, sont crispées, tendus, et ne bougent que de façon nerveuse et assez peu naturelle.  Elle est laide et en souffre !  Malgré tous ses présents de la nature, toute son attitude traduisait la bonne servante.

« Désirez-vous que le dîner soit servi tout de suite, monsieur ?

– Est-il prêt ?

– Il sera prêt dans quelques instants, monsieur. Vous trouverez de l’eau chaude dans vos chambres. Mon mari et moi seront heureux, Sir Reddington, de demeurer avec vous jusqu’à ce que vous ayez pris vos dispositions, mais vous comprendrez qu’étant donné les nouvelles circonstances cette maison exigera un personnel considérable.

– Quelles nouvelles circonstances ?

– Je voulais dire seulement que votre père, monsieur, menait une existence très retirée, et que nous pouvions suffire à son service. Vous voudrez sans doute vivre dans une moins grande solitude ; vous devrez donc transformer le train de maison.

– Dois-je comprendre que vous souhaitez vous soustraire de nous ?

-Si Sir pouvait nous accordez cette grâce.

-Alors qu’il en soit ainsi, mais nous en reparlerons demain.

Une galerie carrée à balustrade courait le long du vieux vestibule ; un double escalier y donnait accès. De ce palier central deux couloirs fort longs s’étendaient sur toute la longueur du manoir ; les chambres donnaient toutes sur ces couloirs. La mienne se trouvait dans la même aile que celle de Reddington, et presque attenante. Elles nous semblèrent beaucoup plus modernes que la partie centrale du bâtiment : du papier clair  recouvrait les murs ; de nombreuses bougies m’aidèrent à chasser la sinistre impression que notre arrivée avait ancrée dans mon esprit. Mais la salle à manger qui donnait sur le vestibule était peuplée de ténèbres et d’ombres. Imaginez une pièce rectangulaire, avec une marche pour séparer l’estrade où mangeait la famille de la partie inférieure réservée aux serviteurs. A une extrémité un balcon pour musiciens la surplombait. Des poutres noircies décoraient un plafond que la fumée n’avait guère épargné. Avec des dizaines de torches flamboyantes, la couleur et la gaieté d’un banquet de jadis, l’atmosphère aurait été transformée ; mais pour l’heure, entre deux gentlemen vêtus de noir et assis dans le petit cercle de lumière projetée par une lampe à abat-jour, il y avait de quoi être déprimé et ne pas avoir envie de bavarder. Toute une rangée d’ancêtres, dans une bizarre variété de costumes, depuis le chevalier Winsrad jusqu’au père de la Reddington plongeaient leurs regards fixes sur nous et nous impressionnaient par leur présence silencieuse. Nous n’échangeâmes que peu de mots et, pour ma part, je ne fus pas mécontent lorsque le repas eut pris fin et que nous nous fûmes retirés dans une salle de billard plus récente pour fumer une cigarette.

« Ma parole, ce n’est pas un endroit bien gai ! me dit Sir Reddington. Je suppose que l’on peut s’y accoutumer, mais maintenant je me sens un peu hors de l’ambiance. Je ne m’étonne plus que mon oncle soit devenu un peu nerveux en vivant seul dans une pareille maison ! Cependant, si cela vous convient, nous irons nous reposer de bonne heure ce soir, et demain matin peut-être l’atmosphère nous semblera-t-elle moins sinistre. »

J’écartais mes rideaux avant de me mettre au lit et je regardai par la fenêtre. Elle s’ouvrait sur la pelouse en gazon qui s’étendait devant la façade du manoir. Au-delà de la pelouse, deux taillis gémissaient et se balançaient au vent qui se levait.

 

By Genjiru, tous droits réservés.

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