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Le pacte des cinq

Le Pacte des Cinq

 

Chapitre 1

 

La grande salle était plongée dans la pénombre. Seuls les visages des Cinq apparaissaient clairement dans la semi-obscurité entretenue par les flammes des chandelles. Des regards peu amènes circulaient et la tension était palpable. Certains croisaient et décroisaient leurs doigts sur la table de bois précieux. D’autres trituraient leurs cheveux en y passant une main fébrile. Un autre restait stoïque.

Il s’agissait du maître de cérémonie. Le cerceau qui lui servait de barbe décorait un visage carré mais fin. Même dans cette atmosphère, sa peau d’ébène luisait comme bénie par le soleil. Ses yeux transperçaient ses camarades.

Sa voix grave résonna soudain dans la salle recouverte de tentures sombres tissées à la main.

– Voici que trois lunes se sont écoulées depuis la dernière assemblée. Le temps est venu.

Ses comparses hochèrent la tête en signe d’approbation. Une femme prit la parole d’une voix fluette, presque apeurée :

– Rappelons que le pacte que nous avons conclu ne saurait être transgressé avant la fin.

Les quatre autres hochèrent la tête. Un visage rond et grassouillet lâcha un son plus proche d’un couinement de porc que d’un rire.

– Ne soyez point apeurée, très chère. Votre contrée n’est de toute façon d’aucun intérêt pour nous autres.

– Espèce de…

– SUFFIT !

Ils se turent. Les deux qui avaient jusque-là pris soin de tenir leur bouche close la gardèrent ainsi. Une lueur de malice glissa toutefois à travers les lunettes de l’une et un sourire en coin se dessina sur les lèvres de l’autre.

Le maître reprit.

– Trêve de bavardages. Que chacun prenne le bois ancestral de sa lignée et y grave le nom de son élu avec son essence.

Dans la main gauche de chacun, un instrument différent. Aiguille, couteau, lame, tout ce qui pouvait blesser. Devant eux, une fine plaque en bois, pas plus grande que la paume de la main, siégeait. D’un mouvement rapide et synchrone, chacune des cinq personnes présentes dans la pièce se mutila l’index droit. Puis chacun souleva son morceau de bois et y marqua un nom.

L’homme grassouillet leva ensuite le sien et prononça avec prétention le bois de sa lignée :

– Difou.

La jeune femme qui avait pris la parole tantôt poursuivit :

– Zébrano.

Un autre homme lança d’une voix vibrante :

– Mopane.

Une autre femme leva sa main lourde de bijoux d’or et annonça avec volupté :

– Acajou.

Et le maître de cérémonie conclut en disant :

– Ebène.

Sa voix marqua ainsi le début du rituel.

***

Le vendredi soir était le moment de la journée que Raph préférait.

Les lumières semblaient plus éclatantes. L’atmosphère paraissait plus légère, plus… festive. Les rues de la ville regorgeaient d’un monde pressé de se libérer des tensions de la semaine. Il régnait une cohésion inconsciente dans ce besoin de se distraire que Raph trouvait passionnante. Il ne s’en lassait jamais. Il était impatient de se mêler à cette foule, cette masse dans laquelle il s’enfoncerait et disparaîtrait, tel un fantôme dans le décor.

Toutefois, il rongeait son frein. Il observait. Assis sur un des bancs qui ornaient négligemment le parc, il attendait. Le nez dans son smartphone, son pull à capuche rabattue sur ses cheveux courts, personne ne faisait attention à lui. C’était le privilège de vivre dans une société nombriliste. Chacun pour soi, Dieu pour tous. Mêle-toi de tes affaires, je me mêlerai des miennes. La base du savoir vivre ensemble.

Fébrile, il se mit à taper du pied.

Ses yeux glissaient d’une personne à une autre.

– Pas elle… pas elle… pas lui… pas elle… pas lui…

La perfection exigeait du temps, et surtout beaucoup de self-control. Il s’imaginait dans la peau d’un peintre restant des heures durant devant sa toile vierge, avant d’y apposer le premier coup de pinceau qui marquerait le début de l’extase artistique. Oui, c’était ce qu’il se voyait : un artiste.

Un sourire naquit sur son visage imberbe.

Il venait de trouver la muse de sa prochaine toile.

L’homme se leva lestement de son banc et passa une main sur son jean pour y enlever une poussière imaginaire. Il leva le nez vers le ciel et lança un sourire éclatant à la lune, sa précieuse amie, l’unique complice de ses méfaits. Il entama ainsi sous son regard bienfaisant sa petite distraction du vendredi.

***

La filature était pour lui comme des préliminaires. Une danse voluptueuse. C’était la première partie d’un concert de Rock, ce qui faisait chauffer la salle. L’adrénaline montait. L’excitation aussi. Mais le plaisir auquel il se vouait était un plaisir solitaire, coupable, un vice inavouable. Il s’y était fait. Ça ne l’affectait pas d’être seul maître de ses secrets. Pas pour ce que ça valait.

Raph était à point. Encore un peu et il se consumerait.

Devant lui, sa cible roulait des hanches dans sa mini-jupe pour atteindre une destination connue d’elle seule. A cette heure, aucune fille bien comme il faut ne s’hasarderait à se balader ainsi vêtue dans des ruelles sombres. C’était son genre de fille préférée : les mauvaises. Silencieusement, il se détacha de l’ombre d’un muret et avança vers la demoiselle. C’était facile. Beaucoup plus facile qu’on ne le pensait. Il suffisait juste d’attendre le bon moment, et d’agir avec rapidité et précision.

Il s’avança à pas de loup. Son ombre se dessinait sur le mur de pierre mais il savait qu’il agirait avant qu’elle ne le remarque. Il réussit à se rapprocher jusqu’à ce qu’une distance infime les sépare. La femme sentit quelque chose derrière elle. Elle esquissa un geste pour se retourner. Trop tard. Beaucoup trop tard. Elle n’eut même pas le temps de crier, que la lame aiguisée de son scalpel traça une courbe profonde sur son cou.

Raph recula de deux pas et observa sa victime d’un regard à la fois curieux et jovial. Il compta.

– Une… deux… trois…

Jusqu’à ce que la jeune femme s’écroule sur le béton, la voix remplacée par des borborygmes.

– Dix-sept.

Raph s’accroupit devant sa victime avec un soupir. Celle-ci avait rendu l’âme bien vite. Le record à battre était de trente-deux secondes.

Il ancra ses yeux marrons de la même couleur que sa peau dans ceux de la morte. Ils étaient verts. Ils étaient vides. Une flaque de sang apparut sous le corps. Vu d’en haut, ses cheveux décolorés étaient comme une fleur d’or sur une terre rouge et aride. Un miracle. Il avait bien choisi sa cible. Elle était la promesse qu’une fleur encore plus belle allait bientôt éclore sous la caresse des rayons de la lune.

Le regard brillant, le jeune homme enfila ses gants et, d’excitation, passa une langue râpeuse sur la lame imbibée du sang de sa victime. Sa pomme d’Adam glissa délicatement et dans un instant d’ivresse, il trembla. Mais il ne se laissa pas aller, non, ce n’était pas encore le moment de l’extase.

Rapidement mais avec précision, il glissa sa lame sous la peau du cadavre qu’il avait au préalable dévêtu et incisa. Il traça deux lignes sur le torse de la morte qui se rejoignirent à l’approche du pubis. Il écarta, tira, écorcha. L’odeur du sang l’excita encore plus et il ne put s’empêcher de dévoiler un sourire radieux. Il continua, jusqu’à dévoiler tous les muscles encore chauds et tendus de la morte. Comme il avait hâte d’admirer le résultat…

Une fois son ouvrage terminé, il posa son ustensile, se redressa, et admira la magnifique fleur qu’il venait de créer.

Comme un projecteur solitaire sur une scène de théâtre, la lune illumina son chef d’œuvre. Le corps de la blonde avait été dénudé : jupe, top, manteau, peau, tout y était passé. Ainsi, Raph avait taillé son épiderme et l’avait soigneusement arrangé pour former des pétales de fleurs autour d’elle.

Ce soir, dans son esprit, il s’agissait de pétales de Gazania.

Ce moment où il contemplait le corps de ses victimes ainsi exposé était son préféré. Pour lui, l’enveloppe charnelle des morts était si fascinante. Une véritable œuvre d’art. Ils recelaient tant de secrets de mystères, mais une fois écorchés, la peau punaisée comme celle d’une grenouille dans un cours de science, plus rien ne pouvait être caché. Même si dans la vie, l’Homme se coiffait de masques plus laids les uns que les autres, dans la mort, il s’ouvrait, telle une fleur, à la forme de beauté ultime.

Cet état était le plus pur qui soit.

Il observa encore quelques minutes le corps et, satisfait, rangea ses affaires. A l’abri dans cette ruelle sordide, libre de toute circulation, elle ne serait découverte que bien plus tard. Entretemps, cette fleur fleurira, encore et encore, jusqu’à ce qu’une âme malveillante ne vienne troubler son apogée éternel.

Un peu à regret, Raph se décida enfin à contourner le corps et à s’en éloigner. Il avait envie de pleurer. La séparation était toujours difficile. Dans un dernier geste de tendresse, il jeta un dernier regard par-dessus son épaule, vers sa fleur, et se figea.

Le corps, son œuvre avait disparu.

Tout ce qu’il en restait était la flaque d’hémoglobine qui tachait le sol.

– Qu’est-ce que…

– N’aie crainte, Raphaël.

Le susnommé bondit et se retourna pour observer celui qui avait murmuré à son oreille sans qu’il ne le sente s’approcher. Devant lui, se tenait un individu entièrement vêtu de noir, le visage dissimulé derrière un masque de bois fantaisiste peint avec des nuances de rouge et d’orange. Sa voix était une sorte d’entre-deux, de telle façon qu’il ne pouvait dire s’il s’agissait d’un homme ou d’une femme. Un frisson lui parcourut l’échine. Un coup d’œil derrière lui apprit qu’ils n’étaient pas seuls. Trois autres personnes masquées lui barraient la route.

L’expression « l’arroseur arrosé » prenait tout son sens. La vie était décidément pleine de surprises, même pour lui. Son heure était-elle venue ?

– Nous ne te ferons pas de mal, Raphaël, affirma la personne sous le masque d’apparat.

Le jeune homme ne laissa pas apparaître sa surprise, mais demanda :

– Qui êtes-vous, et comment me connaissez-vous ?

– Tu n’as pas besoin de le savoir pour l’instant.

– Si vous ne voulez pas me tuer, alors que me vaut l’honneur de cette petite… réunion ?

Le défi pointait dans sa voix. Leur accoutrement ne lui disait rien qui vaille.

– Pour te donner une mission.

– Une mission ?

L’incrédulité marqua le visage de Raph. Ces personnes étaient-elles folles ? Faisaient-elles partie d’une quelconque secte ou organisation mystérieuse ?

– Tu es un élu. A ce titre, tu es désormais au service de l’une des cinq grandes familles ébénistes du continent. Nous t’avons observé. Nous savons qui tu es, ce que tu fais et nous avons besoin de tes services, de ta force, de tes talents.

– De mes talents ?

Etait-ce ainsi qu’il qualifiait son art ? Quelle façon réductrice de voir les choses.

– Une bataille pour la succession s’est lancée et beaucoup de sang doit couler pour déterminer qui va contrôler les cinq familles. Ton rôle sera de diriger ta lame aiguisée contre ceux que nous te désignerons.

Le jeune homme abaissa sa capuche, interpellé par les mots de l’inconnu. Avait-il bien compris ce que tout cela signifiait ? Pas tout sans doute. Il ignorait d’où ces gens sortaient. Il ne savait pas qui ils étaient. Il ne comprenait pas de quoi ils parlaient. Toutefois, il avait compris une chose.

– Vous voulez que je tue pour vous ?

– Pour nous et nous seuls. Mais sache que pour gagner cette bataille, tu devras faire preuve d’encore plus de cruauté, mais aussi d’ingéniosité. Si tu acceptes, tu auras des alliés, mais également beaucoup d’ennemis. Te sens-tu prêt pour cette tâche ?

Il avait donc bien compris ce point. Un sourire naquit sur ses lèvres. C’était étrange. Il n’avait aucune idée de ce qui était en train de se passer, ni de ce qu’il était en train de faire. Mais une douce euphorie l’enveloppa tout entier. Son sang bouillonnait dans ses veines. Il était encore plus excité que d’ordinaire.

Il s’approcha avec confiance vers son mystérieux interlocuteur et lui lança :

– Où est-ce que je signe ?

Tuer n’était pas pour lui qu’un simple loisir. C’était toute une philosophie que seul un très faible pourcentage d’humains pouvait comprendre. Il savait qu’il était différent. Il était unique. Et aujourd’hui, il était choisi justement parce qu’il était ce qu’il était. On lui proposait de mettre son art au service de quelqu’un d’autre, de quelqu’un qui était capable d’appréhender la beauté de ses créations.

Souriant à nouveau face à l’opportunité qui lui avait été offerte, il regarda la lune, sa fidèle compagne, en espérant qu’elle lui pardonnerait quelques infidélités.

 

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