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Rencontres

« Une ligne de douleur… la voici longue comme un chemin de fer reliant l’univers ; la douleur d’un gens sans amour, sans personne… sans torse ni bras pour vous protéger contre tout, sans homme ni voix pour vous parler de tout, vous parler de rien, vous aimer pour tout, vous aimer pour rien ; une ligne de souffrance aussi longue que les jours du monde, intarissable souffrance au gout acre de cyanure, le gout de la mort voilà ce qu’est le gout de la vie sans amour. »

Ad dolorem

 

Extrait du recueil « Amour et désillusions »

 

Il pleut ce matin. Depuis quelques mois d’ailleurs, il ne cesse pas de pleuvoir dans cet obscur bourg perdu au milieu de nulle part. Si seulement je n’avais pas été obligée d’emménager dans ce triste lieu. Me retrouver ainsi enchaînée et trainée dans cette prison ouverte, pour m’y reclure comme une damnée au nom de convenances sélectives et absurdes. Ah ! Tout est si triste et sombre ici. De la forêt sauvage et brute, à l’unique route bitumée qui pleure l’usure, tout est d’une misère affligeante et ce ne sont pas les masures qui de terre-battue ou de ciment douteux, qui diront le contraire. Et les gens alors, les gens ! Ils sont comme des cailloux dans le bol de haricot du matin, pénibles et à jeter. On aurait dû rayer cet endroit de la carte, l’anéantir lui et ses habitants de malheur. Oui, tous ces idiots et leurs langues bien pendues, ces miséreux qui se permettent dans notre dos de médire et comploter, on devrait les tuer, les exterminer jusqu’au dernier. Il n’y a rien, rien qui dans ce triste lieu mériterait d’être épargné.

Rien, sauf elle, sans doute. Cette créature de conte au corps de déesse, cette petite chose plantureuse dont le teint métissé est un régal pour les yeux. Ah ! Qui pourrait oser lui faire du mal, face à face. Personne ! Personne n’oserait soutenir son regard vert-émeraude. Qui d’ailleurs pourrait résister à son sourire charmeur, son jeté de cheveux parfait, son regard de séductrice… Ah ! Quelle sublime créature. A elle seule, elle suffit à éclairer le lieu. Soit-elle petite, cette enfant, véritable ange parmi les hommes est la seule chose qui vaille la peine dans ce purgatoire infâme ! Je pourrais l’admirer des heures durant, des jours même et cela suffirait à me faire oublier cette abjecte punition que c’est de vivre dans ce trou à rat qu’est Etam-Elanga. « O rage, o désespoir » a écrit quelqu’un, il devait surement avoir fait un séjour forcé dans cet ilot lugubre noyé entre mangrove et forêt.

  • Pat… Patricia tu m’écoutes ?

Oh mince je me suis encore oubliée dans mes pensées. C’est Olivia, ma grand-mère qui se tient devant mon lit, avec son habituelle moue réprobatrice. Elle ouvre mes volets et revient se planter devant ma couche. Alors qu’elle continue une de ses éternelles litanies pour me prier de sortir, voir du monde, revivre et je ne sais plus quoi, je constate avec horreur que les effluves glacées de ce cimetière forestier, pénètrent dans ma chambre. Des odeurs de verdure et de fermes, un parfum prononcé de latérite soulevé par la pluie qui tambourine au sol dehors. De la puanteur ni plus ni moins que ces niaiseries campagnardes. Je me sens presque suffoquer lorsque ces choses arrivent à mes précieuses narines pour encombrer mes pauvres poumons de citadine. Si mon ventre rond n’était pas un fardeau suffisamment gênant, j’aurais bondi pour refermer la petite fenêtre de bambou. Laquelle fenêtre abandonne à mes yeux innocents, la vision de cette végétation luxuriante qui ne mériterait rien de plus que la scie et la machette.

  • Patricia ! Arrête d’être distraite quand je te parle ! Toute la famille vient aujourd’hui, il faut que tu sois présentable…

Qu’est-ce-que me veut cette abominable matrone des cavernes. Elle n’a qu’à commencer par être présentable elle-même, avec son affreux Kabba qu’elle ceint tous les jours de cet ignoble foulard noir supposé signifier sa noblesse. Pff sottise que voilà. Heureusement que derrière sa grossière silhouette je réussis à apercevoir mon rayon de soleil. Mon petit bout de bonheur, ma petite déesse citadine. Elle est dans le reflet du miroir, masquée partiellement par le large croupion de la vieille qui m’empêche d’admirer ma petite Joconde aux traits purs. Oh, comme je t’aime ma petite. Tu me rappelles tant de choses, l’hiver, l’Europe, l’époque bénie où j’arpentais les rues de Londres en femme libre et heureuse. Ce temps presque lointain où je m’embrumais dans les vapeurs matinales des cafés et boulangeries de Lilles… Ah, ces doux instants où entre deux avions je voguais insouciante, profitant du luxe, des charmes de la vie et de la douceur de l’a…

  • Patricia Clarence Nyobe ! Tu vas te lever maintenant ça suffit ! Ton mutisme, ton enfermement, je n’en peux vraiment plus. Ce qui t’es arrivé est grave, je n’en disconviens pas, mais tout le monde pense que ta réaction est disproportionnée. Tu dois passer à autre chose, de toutes façons tu n’auras plus le choix. Dès demain soir, toute la famille sera réunie pour le mariage de ta sœur et toi aussi tu …

« Ta sœur », ces mots résonnent encore dans mes oreilles. Une sœur ? Comme si j’avais une sœur… N’importe quoi ! Foutaises ! Absurdité ! Je n’ai plus de sœur et si vous en valiez seulement la peine vieille mégère, je vous l’aurais craché au visage ! Vous et vos satanés gens qui pensent comme vous, n’avez qu’à crever et pourrir dans votre enfer vert, votre prison pour gueux dans laquelle vous m’avez enfermée. Mon supplice ne suffit-il pas pour que vous osiez appeler cette sorcière ma sœur ? Pour que vous osiez la faire venir ici pour célébrer devant moi l’abomination même ? Brûlez en enfer, brûlez et mourrez tous !

Oh non, non tu ne dois pas te laisser emporter aussi mon ange. Ton visage harmonieux et paisible est la seule chose qu’il me reste, ne te laisse pas avoir, ne laisse pas ce lieu et son maléfice t’emporter. Je me lève difficilement pour aller vers elle, pour la rassurer, lui dire de ne pas s’inquiéter pour moi, lui murmurer un merci pour l’amour et l’attention qu’elle me porte. Je pousse la vieille qui me barre encore le chemin et vais à la rencontre de ma muse et ma divine. Son regard est presque larmoyant, cette tristesse fait écho à la mienne et cela me déchire le cœur. Tu es pourtant si belle mon amie, ma tendre chérie. Tu dois te ressaisir, personne ne doit te voir ainsi, encore moins un de ces moins que rien. Je pose ma paume de main contre la sienne, elle est glaciale à croire que cet affreux temps aurait une influence sur elle. La pauvre. J’aimerais la prendre dans mes bras mais je me heurte à quelque chose, comme une barrière invisible, un champ de force qui la maintient loin de moi malgré que nous soyons face à face. O mon Dieu, non, c’est… c’est le miroir, c’est juste le miroir. J’ai encore chuté, je me suis encore laissée aller dans un délire hallucinatoire, non, non…

  • Pat, je ne veux toujours pas le croire, arrêtes de pleurer… dis-moi que tu fais semblant. Que ça fait sept mois que tu fais juste semblant pour que ni moi ni le village ne te dérangions. Patricia…

C’est encore la vieille dame. Elle aussi doit-être bien folle. Elle pleure, m’aide à me relever car je suis assise par terre. Je crois que dans ma pseudo lucidité ou folie, je me suis affaissée sans le savoir. Elle me recouche, les énormes poches ridées sous ses yeux sont noyées de larmes, j’aurais presque pitié. Elle ressort en sanglotant et moi, je sombre…

Quand j’ouvre les yeux, il fait déjà nuit. La fenêtre est restée ouverte et je peux entendre clairement chacun des sons mystiques qu’émet cet endroit. Des crissements des grillons, aux derniers hurlements de singes, en passant par les hululements des hiboux et chouettes voisins. Mais… attendez, qu’est-ce ? On dirait des chants et des bruits de tambours. Le son est régulier, entrainant, hypnotique, je me sens soulevée, attirée, fascinée. Je traine mes pieds nus hors de ma chambre. La musique m’appelle. Je sors de la maisonnette par le vaste salon bien vide. La place centrale du village est déserte et tout est relativement noir, comme si tout le village dormait. Alors qui peut bien jouer ? J’avance dans la clairière à l’arrière du village, dépasse les petites villas de plaisance et tombe sur eux, une foule à l’allure spectrale. Parmi elle, des visages trop familiers. Au centre du cercle qu’ils forment, se tient une femme qui me ressemble. On l’asperge de sang tandis qu’elle danse sur la musique. A ses pieds un homme blond nu, couvert de boyaux, est couché sur un lit de gravier. Je sens mes yeux se teinter de  […]

 

Par une auteure de L’Afrique écrit: FAHI Leila, tous droits réservés 2018.

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