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La maison dans les hauteurs

La Maison dans les Hauteurs

 

Je fixais cet écran depuis une demi-heure déjà.

Finalement, j’appuyai deux fois avec rage sur ma souris et la réponse que je redoutais tant apparut devant mes iris marron. Lorsque je lus : « Nous avons prêté une grande attention à la nouvelle que vous nous avez fait parvenir, mais… », je sus que c’était fini.

Je parcourus rapidement le reste du message.

En gros, malgré les qualités littéraires de mon texte, il a été préféré d’autres. Ça voulait dire quoi ? Que c’était de la merde et qu’ils n’osaient pas le dire ? Et ce « laissez-vous porter par vos sentiments tout en gardant une certaine retenue » ? N’était-ce pas le privilège même d’un auteur de laisser libre court à ses sentiments dans ses écrits ? Même ça on allait me le refuser ?

Je posai mes mains sur ma tête et triturai mes cheveux frisés. J’avais envie de hurler. Etait-il seulement possible qu’on puisse m’accorder une victoire, rien qu’une seule ?

J’éteignis brusquement l’appareil et regagnai mon lit. Je m’emmitouflai dans ma couverture. La nuit ne serait jamais trop longue pour me faire avaler ce nouvel échec, ni pour me faire oublier ce qui m’attendait le lendemain…

***

– Nath ! Nous partons dans une heure, j’espère que ta valise est faite !

La voix de ma mère se fit entendre depuis l’autre bout du couloir. Elle avait une voix qui portait trop loin pour mon propre bien. Mon père la taquinait souvent en ralliant ce trait à ses origines africaines. Le cerveau encore embrumé par le sommeil, les souvenirs de la veille affluèrent peu à peu. De quoi me mettre de super bonne humeur pour affronter le voyage qui m’attendait. Passer les vacances de fin d’année chez les grands-parents avec le reste de la famille n’était pas vraiment ce que j’avais prévu pour ces deux semaines.

Je sortis un grand sac de sport et y fourrai des vêtements au hasard. Je devais faire vite. Aucune envie que mon père vienne à son tour me tirer les oreilles pour que je me dépêche. Il détestait être en retard. Après dix-sept années sous le même toit, j’avais fini par bien le comprendre.

– On est vraiment obligé d’y aller ? gémis-je en regardant avec désespoir mon sac plein à craquer.

***

La nouvelle maison de vacances des parents de mon père était dans les montagnes. Le trajet pour y arriver durait quatre heures. Quatre heures de vieux slows français, quatre heures de discussions stériles entre lui et ma mère, quatre heures de plaintes de la part de mon petit frère, quatre heures de mes soupirs en regardant le paysage hivernal défiler, quatre heures à avoir des flashs de moments que je préférais oublier.

Bientôt, l’immense chalet apparut, paré de ses décorations naturelles d’hiver : une nappe blanche sur le toit ; des stalactites accrochées aux gouttières et cette légère fumée de bois brûlé qui sortait de la cheminée pour disparaître dans le ciel.

A peine le moteur fut éteint que la « horde » se rua dehors pour nous accueillir. Le festival de la condescendance pouvait débuter.

D’abord la grande sœur de mon père donna une accolade à celui-ci.

– J’ai bien failli me demander où vous étiez, Jacob. Surtout que tout le monde connaît ton obsession pour les horaires.

– « Avant l’heure, c’est pas l’heure et après l’heure, c’est plus l’heure », Janet. Et regarde ma montre, midi pile.

Il ponctua sa phrase par un rire moqueur tandis que son aînée leva les yeux au ciel. Son regard glissa sur ma mère et s’attarda sur moi et Dylan. Elle nous distribua des « semi-baisers » de salutations en balayant nos visages avec son carré châtain et son parfum à l’odeur entêtante. Ce genre d’embrassade à distance me faisait chaque fois me demander si je n’avais pas la gale. D’autres membres de la même génération suivirent et juste après, vinrent mes grands-parents, les maîtres des lieux.

Grand-père Jo et Mamie Héléna nous prirent chacun dans leur bras.

– Tu m’as manqué, Nathan, avoua ma grand-mère avec émotion.

– Toi aussi, mamie.

C’était vrai. Elle devait être la seule raison pour laquelle je n’avais pas fugué la veille au soir. Elle me gratifia d’un baiser sonore avant d’ancrer ses yeux noisette dans les miens et de caresser mes cheveux. Elle était si petite face à moi et tellement ridée. La tendresse incarnée en humain. Son mari me gratifia d’une grande tape dans le dos. Pour lui qui ne parlait pas beaucoup, c’était un grand signe d’affection. Je lui adressai un sourire chaleureux.

– Alors, c’est ça la fameuse maison ? Qui manque à l’appel ? demanda mon père à sa mère.

– Il manque ton cousin Andy et sa famille. Oh, j’ai aussi invité les Fisher et leurs enfants. Tu dois te souvenir d’eux, non ? Ils sont déjà installés. Allons, venez, nous n’allons pas bavarder ici. Les enfants, vos cousins vous attendent à l’intérieur. Vous pourrez vous amusez tous ensemble. Nous allons passer un très bon moment.

Dylan bondit de joie. Pas moi.

Tandis que tout le monde pénétrait dans la maison dans une marche animée par des rires, je traînais derrière. La simple évocation de mes cousins me retourna l’estomac. Des frissons secouèrent mon corps alors que je luttais contre une violente envie de vomir. Je fermai les yeux pour étouffer mes peurs mais à la place, des souvenirs peu reluisants envahirent à nouveau mon esprit.

Je ne voulais définitivement pas y aller.

Je suivis l’attroupement qui s’engouffra dans la bâtisse, mais au moment de poser le pied sur le perron, je me rétractai. Mon pied refusa d’obtempérer, préférant à la place poursuivre son chemin un peu plus loin.

Je marchai, tête baissée, murmurant mille plaintes contre ce moi qui n’avait pas changé. Je contournai la maison. Je ne savais pas où j’allais, et je m’en fichais. Avec un peu de chance, je pourrais gagner la route la plus proche et rentrer en stop. Tout était calme. J’aimais le calme. J’aurais aimé creuser un igloo et rester là, à écrire, à me perfectionner. Mais un bruit au milieu de ces géants de la nature vint troubler ma quiétude nouvellement trouvée.

Je levai les yeux vers le ciel.

Rien.

Un autre bruit attira mon attention. Beaucoup plus près. Je jetai un regard affolé et curieux à la fois. J’eus une vision de moi à travers une caméra qui prenait une vue circulaire de la situation. Ça m’a amusé.

Et je la vis.

Dans ce paysage où le blanc prédominait, son manteau était comme une goutte de sang sur une chemise immaculée, d’un magnifique rouge écarlate. Sa chevelure se mêlait quasiment à ce vêtement beaucoup trop coloré pour les alentours, et son nez mutin était levé vers le ciel. Je levai à mon tour la tête pour savoir ce qui l’accaparait ainsi. Je ne remarquai rien.

Je me rapprochai un peu plus de la jeune fille, attiré par elle comme par un feu rougeoyant de détresse. C’était sûrement une invitée elle aussi. Personne n’aurait envie de traîner ici sinon.

– Que fais-tu là ? me décidai-je à demander.

– Et toi ? répliqua-t-elle dans un murmure.

Elle tourna son visage vers moi et je retins mon souffle face à son regard. Il était perturbant. C’était comme si deux personnes me regardaient. L’un avec des iris d’émeraudes, l’autre avec des iris ambrées. Cette fille avait les yeux vairons. C’était la première fois que j’en voyais pour de vrai.

– Toi aussi… reprit-elle.

– Moi aussi ?

Elle s’approcha et se planta juste devant moi.

– Tu peux les voir…

– Les voir ?

– Ceux qui sont dans la maison…

Elle se pencha encore plus et murmura à mon oreille.

– La noirceur qui habite leur cœur, ils ne l’accepteront pas. Tu le sais inconsciemment, c’est pour ça que tu n’es pas directement entré dans la maison.

Elle fit un pas en arrière.

– Si toutes les vérités ne sont pas dites, ils pourraient bien ne pas repartir d’ici.

– Quoi… mais…

Cette fille me sortait un discours complètement incompréhensible. C’était quoi son problème ?

– Nathan ! Emilie ! Où êtes-vous ?

Des voix me parvinrent au loin. Ils étaient à notre recherche. Mon regard attiré par les voix revint vers elle.

– Tu viens, Nathan ? m’intima la fameuse Emilie. Il est temps de rejoindre nos familles.

Et elle prit la route du grand chalet sans un mot de plus.

Je fourrageai dans ma touffe de cheveux en regardant à nouveau autour de moi. Quoi ? Que venait-il de se passer ? Avais-je rêvé ? Tout indiquait que non. Je savais depuis le début que j’aurais dû fuguer. Maintenant, j’étais obligé de participer à ces ignobles vacances en famille et de côtoyer la fille la plus bizarre qu’il m’ait été donné de rencontrer…

 

Par une auteure de l’Aé: Lucky Chan, tous droits réservés.

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