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LES MAUDITS (2)

-II-

Dubaï, il y a vingt ans de cela.

Cela faisait tout juste un an que père et nous avions emménagé à Dubaï. Les premiers mois, nous essayions encore de nous familiariser avec notre nouveau train de vie. Père avait pris un appartement dans l’une des plus grandes et luxueuses tours de la ville. Le lieu était sublime. Le marbre sur les poteaux, les moulures fines sur le plafond, le plancher aux carreaux de céramique d’un brillant inégalable, les baies vitrées omniprésentes qui le soir nous donnaient un incroyable panorama sur la ville « trésor du désert ». On était loin de la petite mansarde de bois où nous nous pressions les uns contre les autres au plus fort de l’hiver. Désormais nous étions riches.

Papa était presque toujours absent, il nous confiait mes frères et moi à une petite armée de servantes, une gouvernante et des enseignants privés. Nous sortions peu pour ne pas dire jamais. Nous n’avions le droit que de jouer dans l’appartement ou dans le petit jardin situé sur le toit de l’immeuble. Ah, je dis même jouer comme si véritablement nous y pensions encore. L’ombre de maman planait sur nous sans cesse. Jafar et Khaled, empreints du même tempérament que papa, demeuraient dans un silence inquiétant pour l’un et dans une agressivité à peine contrôlée pour le second. Les servantes avaient reçu instruction de ne pas les troubler et de tout faire pour simplement les garder sous contrôle ou du moins dans le périmètre qui nous était alloué. Ahmed et moi, sans doute parce que nous étions de six ans plus jeunes que nos frères étions plus proches du modèle d’enfants auxquels la société pouvait s’attendre. Si ce n’est nos soirs mélancoliques où la solitude nous rongeait implacablement, nous essayions de vivre une vie assez normale.

Toutefois, un incident troubla notre quasi quiétude ou du moins plusieurs évènements. Le premier arriva un soir sans prévenir. Nous étions assis à table pour diner. Père avait fait escale à la maison pour le weekend. Nous mangions donc ensemble dans un silence cérémonieux mais réconfortant à mes yeux, car j’aimais bien que l’on se retrouve tous ensemble, même si ce n’était que d’apparence. Nous achevions le plat de résistance quand quelqu’un sonna à la porte, c’était le début des ennuis. Magdalen, notre gouvernante, arriva pour introduire l’invité surprise, c’était une femme. La belle, petite de corps, entra tirant une petite valise. Quand elle fut devant la table, elle retira son voile, s’était une belle rousse étrangère d’à peine trente ans par-là. Dans un anglais typé, elle s’adressa à mon père comme pour le blâmer et l’insulter. Je ne comprenais pas vraiment ce que cela voulait dire à l’époque. Mon père toujours flegmatique, leva juste la tête pour commander que l’on porte les bagages de la fille à sa chambre et qu’on lui mette une assiette à table. La femme s’assit en face de père sur la table. Etrangement, ni Khaled ni Jafar ne réagit à cela –j’apprendrai plus tard qu’en fait ils connaissaient tous deux la dame de bien avant ce triste soir-. Nous continuâmes le repas sans que père se donne la peine de faire les présentations. La dame, agissait sans vraiment prêter attention à nous. Elle parlait à père, le toisant et roulant des yeux entre deux fourchetées trahissant ses manières vulgaires. Nous la laissâmes faire, terminâmes le repas et nous –les enfants- nous disparûmes tous chacun dans sa chambre.

Au milieu de la nuit, j’éprouvai comme une drôle de sensation. Mon corps chauffait et ma gorge était tellement sèche qu’elle me donnait l’impression de bruler de l’intérieur. Un drôle de pressentiment m’habitait, à quoi était-il dû ? Je n’en avais aucune idée. Regardant à mon réveil, je vis qu’il n’était que 2 heures du matin. Je décidai par conséquent d’aller dans la cuisine prendre un verre de lait. Alors que je terminais de me servir un petit verre, j’entendis comme des gémissements venant du salon, je me dis que c’était sans doute Jafar ou Khaled qui était venu regarder des films interdits. Ca arrivait de temps à autres. Je me demandais bien comment ils pouvaient oser alors que papa était là… Mais j’étais en fait loin, très loin des faits. Quand j’arrivai au salon, la télé était éteinte, Jafar assis au sol contre la baie vitrée, observait mélancolique le clair de lune qui brillait et éclairait la vaste pièce. Mon regard tomba sur une masse étrange noyée dans la pénombre dans le petit salon adjacent. La masse semblait être un petit homme sur quelque chose ou non, quelqu’un. Un des nuages qui gênait la lumière passa, j’eu le temps d’apercevoir avant qu’un autre ne s’impose, la touffe blond sombre des cheveux de Khaled. Je cru d’abord à un mirage comme si mes yeux me trompaient. Mais en voyant la masse du bas s’agiter une dernière fois et un cri s’étouffer brusquement après un craquement sec, je n’eus plus aucun doute.

Je lâchai mon verre et allumai tout de suite la lumière. Et là l’horreur s’imposa à mes yeux. Khaled sur le sofa en cuir, était à califourchon sur le ventre de l’étrangère. Il pressait sa gorge, le regard vide et en m’approchant je vis les doigts de ses petites mains désormais pleines de veines, s’enfoncer encore plus dans le cou déjà déformé de la dame. Le visage de la pauvre femme était déjà bleu et à vrai dire, si ce n’avaient été ses cheveux roux, je ne l’aurais plus du tout reconnue. Elle portait des rides si profondes et son visage émacié avait perdu toute apparence de jeunesse. On aurait dit qu’elle était déjà un cadavre avant même cet acte odieux et ses yeux verts injectés de sang, restés figés sur son bourreau n’arrangeaient en rien le tableau. Sur le coup, je ne savais que faire. Mon corps ébranlé n’osait plus bouger tandis que mes yeux détaillaient la scène encore et encore espérant que tout ceci ne soit qu’un mauvais rêve. C’est un son qui me tira de ma torpeur. Jafar, toujours les yeux fixés vers l’extérieur, avait sorti son harmonica et jouait ce petit air sombre qu’il affectionnait. Une sonate de Beethoven, je ne sais plus laquelle mais sur le coup, elle accentuait la folie et l’horreur du moment. Alors qu’ayant repris mes forces je m’apprêtais à crier et demander pourquoi et comment, Jafar se leva et s’avança vers moi.

  • Tout cela ne serait jamais arrivé si père n’avait pas permis à cette fille de revenir ici.
  • Qu’est-ce que tu racontes Jafar ?
  • Cette petite garce, aurait dû faire comme les autres et partir après la première nuit avec l’argent qu’elle avait. Maintenant elle est morte pour rien à cause de sa cupidité et de sa stupidité.
  • C’est Khaled qui l’a tué ! Qu’est ce qui se passe ? Pourquoi vous êtes aussi étranges les gars?
  • Elle était déjà morte en sortant de la chambre de papa. Et cette mort ci est bien plus douce que ce qu’elle aurait vécu demain matin à l’arrivée des serviteurs.
  • C’est quoi tout ça ! Et Khaled arrêtes !!! Non, ne lui retire pas sa tête… A l’aide !!!
  • Bon ça suffit maintenant petit frère.

Jafar a dit ces mots et son regard est passé du noir habituel à un rouge sang des plus effrayants. J’étais devant lui comme tétanisé. Il prit mon visage d’une main et m’imposa d’avoir le regard entièrement plongé dans le sien. Je ne compris rien sur le coup, juste une voix dans ma tête qui me murmurait « oublie, oublie petit frère, oublie. ». Et puis, plus rien.

Le lendemain matin, je me réveillai avec une migraine mais rien de plus. Ce devait-être un mauvais rêve sans doute. Mais curieux toutefois, je demandai à Magdalen que je trouvai faisant la poussière au salon si l’inconnue d’hier était encore là. Elle me répondit tout posément que la dame avait quitté les lieux tôt ce matin en compagnie de père. Je la crus, mais partant plus tard verser le reste de mon trop copieux petit déjeuner à la poubelle, j’eus une mauvaise surprise. Au milieu des ordures, un portefeuille non identifié et de pourtant bonne qualité. Intrigué par le fait qu’un objet presque neuf puisse se retrouver au milieu des épluchures, je plongeai ma main et le retirai. En ouvrant, j’eus confirmation de l’étrange horreur. C’était les papiers de la dame et officiellement, elle avait vingt-deux ans. Ce chiffre tourna en rond dans ma tête un long moment. Je n’arrivais pas à me dire que celle que j’avais vu et qui d’ailleurs était loin de l’image sur son permis ; cette femme sulfureuse d’une trentaine d’années en apparence, puis si vielle, si… Non ce ne pouvait pas être la même femme, définitivement pas. Magdalen me tira de ma rêverie en tapant ma main pour reprendre l’objet. Elle le jeta de nouveau dans le sac poubelle et s’en alla au vide-ordure sans un mot sinon un doigt posé sur ses lèvres m’intimant le silence. Je voulus la suivre pour poser des questions mais l’arrivée de Jafar me découragea. Je finis par me dire avec le temps que mon imagination me jouait juste des tours aussi j’enfournai le souvenir de cette femme au fond de ma mémoire. Certains soirs, l’image venait perturber mes rêves et me hanter. Je me réveillais en nage parce que la tête arrachée à chaque fois me suppliait de l’aider ou m’accusait de n’avoir rien fait. C’était un supplice que j’endurais en silence, craignant soit qu’on me trouve fou, soit qu’on se fâche contre moi. Je ne compris que bien plus tard, le fin mot de l’histoire.

 

Le Caire, il y a 8 ans de cela

Le deuxième évènement qui mit définitivement fin à la normalité de nos vies et de la mienne en particulier, se produisit lors de notre 18ème anniversaire. Ahmed et moi étions au Caire pour nos études, ce furent nos premières années dans un monde normal, dans la vrai vie et nous y prenions plaisir jusqu’au triste soir. Pour célébrer notre anniversaire, Jafar et Khaled avait fait le déplacement depuis Minsk où eux ils étaient en formation. La soirée avait commencé normalement. Nous étions dans un petit bar clandestin, sirotant des bières entre deux shots d’un vieux rhum qu’ils avaient emmené avec eux. Tout semblait bien se passer, depuis le temps nos tempéraments avaient évolué et avec l’ouverture sur le monde, chacun des frères Asante-Starik[1] avait gagné en maturité et en normalité. Nous buvions en discutant de tout et de rien, riant de bon cœur, chantant même sur le chemin du retour. Jafar nous suggéra de faire un tour dans une boite de nuit et c’est là qu’en fait l’histoire tourna au vinaigre.

Les premières minutes dans l’endroit bondé furent des plus délicieuses. Autour de nous les gens se déhanchaient principalement des étrangers européens. La musique techno était forte à en perdre l’ouïe mais personne ne s’en souciait, tous ensemble nous sautions hilares, suivant la cadence désordonnée qu’imposait le DJ. Au bout de quinze minutes, Khaled se noya dans la masse et nous le perdîmes de vue. Trois minutes plus tard, il revenait avec un quatuor de  beautés latines des camarades à nous si mon regard ne me trompe pas. J’appris deux minutes plus tard assis dans un box VIP qu’elles avaient tout de suite reconnue que Khaled était notre frère, qu’elles nous avait toujours trouvé attirants Ahmed et moi. Mes frères semblaient très à l’aise avec cette situation mais moi non, ça sonnait un peu trop faux. Mais les gars ne s’encombrant pas de plus amples détails sur ces dames, commencèrent à batifoler chacun avec la fille lui ayant échu. Ne me sentant pas de les suivre, je proposai à Maeva, ma cavalière de retourner sur la piste.

Une heure plus tard, quand je tournai la tête vers le box, les gars n’y étaient plus. Maeva ayant suivi mon geste me demanda si je savais où ils avaient pu passer. Je lui glissai à l’oreille que l’on devrait jeter un œil sur la piste et peut-être aussi dans les toilettes. Nous le fîmes mais sans succès. Peut-être étaient-ils alors sortis. Jafar avait tendance à fumer un peu et Maeva me confia que deux de ses compagnes aussi. Nous sortîmes donc mais toujours personne. Je décidai simplement, de raccompagner la pauvre petite en la rassurant quant à la moralité de mes frères ainés. J’aurais mieux fait de me taire… Quand nous arrivâmes devant la porte de sa chambre d’hôtel car elle insista pour que je la raccompagne jusque-là, la porte était entrouverte. Je crus à un voleur à cause des bruits qui émanaient de l’intérieur, des bruits de meubles que l’on déplace, je trouvais cela étrange. Puis poussant la porte avec la petite tremblante accrochée dans mon dos, je tombai sur l’affreux spectacle. Dans différents coins de la pièce, mes frères étaient à l’œuvre, besognant sans ménagement les pauvres filles qui en avaient comme le souffle coupée. Je restai interdit par l’absurdité de la scène. Comment pouvaient-ils faire ça, avec des inconnues en plus et tous ensemble dans une pièce, de cette manière… Je trouvais ça sale et rebutant. Soudainement, les mains qui m’agrippaient passèrent de la détresse a priori feinte à l’intention perverse qui régnait dans la pièce. Maeva infiltrant ses doigts dans ma chemise, me caressait tout en se frottant contre moi en faisant de petits bruits suggestifs. Je me retournai aussitôt pour me libérer de son étreinte.

  • Ecoutes ça ne m’intéresse vraiment pas de faire ça Maeva.
  • Je ne te plais pas c’est ça ?
  • Ça n’a rien à voir, je ne traite pas les femmes comme ça.
  • Laisses toi faire Aziz !

C’est Khaled qui venait de parler. Quand je tournai la tête vers lui, il avait quitté sa conquête pour s’approcher de nous en tenue d’Adam j’étais gêné au plus haut point.

  • Ce n’est pas mon truc les gars, sérieux ! Je vais y aller.
  • Il fallait me dire quelle genre de femme tu voulais, je t’en aurais pris à ton goût d’ailleurs et on peut toujours y retourner si tu veux.
  • Non, sérieux je ne fais pas ça, ça va.
  • Tu es un homme désormais et tu devrais le savoir et l’assumer. Comment peux-tu laisser une aussi jolie créature en plan quand son regard même te supplie de la prendre comme la petite chienne qu’elle est.
  • Arrêtes de parler comme si c’était une prostituée ou que sais-je !

Il éclata de rire, tendit son doigt vers Maeva qui pour toute réponse le lécha et le lapa comme aurait justement fait un chien. Il attrapa ensuite le visage de la petite et la regardant droit dans les yeux, il lui intima l’ordre de se déshabiller, ce qu’elle fit comme un pantin sans volonté sur le champ. Il lui ordonna ensuite de se mettre à genou, puis de ramper vers son amie qui restée dans la même position semblait attendre le retour de son mâle. C’était abominable.

  • Que leur as-tu fait ? Tu les as droguées ?
  • Non aucun besoin de ce genre de subterfuge fugace petit-frère. Toutes les femmes sont soumises à des hommes comme nous. Tu ne t’en es pas encore rendu compte ?
  • Me rendre compte de quoi ?

Et il repartit dans un autre fou rire presque maléfique. Puis s’interrompit brusquement pour m’observer toujours avec son air moqueur. Il titillait la touffe blonde qui perturbait le noir intense de ses cheveux et dans ses yeux noirs, je pouvais lire d’étranges reflets verts qui me troublaient assez.

  • Tu ne t’es donc pas encore éveillé… Tu es vraiment le dernier des frères Asante-Starik. C’est marrant mais un jour tu comprendras et profiteras des joies des gens de notre rang et notre lignée.

Il n’en dit pas plus, me raccompagna à la porte et la referma sur mon dos. Ce n’est que le lendemain, qu’Ahmed me sortit du flou, m’expliquant réellement le pourquoi du comment. Je mis un nom sur mon malheur et sur tous les mystères qui planaient sur ma vie depuis la mort d’Alexandria jusqu’à celle de ma bien aimée maman.

[1] Note à moi-même : Asante-Starik car c’est la combinaison de Asante le nom de famille du père Togolais et de Starik celui de la défunte mère Russe ; si j’en crois Google traduction, Starik signifie « homme ancien » ou « vieillard ».

 

Fin du Chapitre 2.

Léandra D., Tous droits réservés.

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