Breaking News
Home / Auteur / Lucky chan / Ta malchance a la couleur de l’orange 5/5 (2)

Ta malchance a la couleur de l’orange

Ta Malchance a la Couleur de l’Orange

 

Le printemps n’avait jamais été aussi beau.

Le nez en l’air, les ombres des arbres bien fournis dansaient sur mon visage, offrant une barrière naturelle au soleil de fin d’après-midi. Un pétale de fleur de cerisier se posa sur mes lèvres. Son parfum douceâtre pénétra mes narines et le temps d’une inspiration, le vent l’emporta au loin, comme des milliers d’autres.

Cette vue était magnifique.

Elle restera gravée dans ma mémoire.

Je soupirai en redressant mon sac sur mon épaule. Je devais me dépêcher de rentrer.

Il y avait encore tant à faire.

***

Le son des signalisations ferroviaires me vrilla les tympans avant même que je n’atteigne les rails. Le train était encore loin pourtant. Je soupirai d’agacement. Qu’est-ce qui m’empêchait de passer par-dessus la barrière et de rejoindre l’autre bout ? L’instinct de survie, sans doute. Je me résignai à attendre que la voie soit dégagée en shootant paresseusement sur un caillou imaginaire.

Mes yeux passèrent d’un bout du paysage à un autre, guettant la moindre chose suffisamment digne d’intérêt pour m’occuper durant mon attente. La patience était sans doute le fond qui me manquait le plus. Je devais impérativement m’occuper, observer. Le ciel d’une incroyable couleur orangée, les fleurs printanières qui semblaient faire un concours de beauté, les chiens errants à la fourrure crasseuse qui rendaient le cadre pittoresque et les deux-trois passants indifférents qui attendaient comme moi.

Rien d’assez intéressant pour me faire oublier…

Je secouai la tête en fermant les yeux, espérant perdre un peu le temps, juste quelques secondes.

Lorsque je les ouvris, une scène des plus atypiques se déroula devant eux. Un chien errant aboyait de l’autre côté de la voie. Mon regard glissa légèrement à gauche pour voir sa cible. Le jeune homme semblait avoir toutes les peines du monde à gérer la situation. De loin, je ne pouvais qu’observer. Enfin quelque chose qui m’occuperait en attendant que ce maudit train ne passe.

Le chien aboyait ; le jeune homme faisait de petits pas en arrière, les mains levées à hauteur de poitrine dans un vague geste défensif. Finalement, son assaillant se désintéressa de lui. Le jeune homme poussa un long soupir et regagna sa place devant la barre de sécurité. A ce moment, je vis distinctement quelque chose tomber du ciel et atterrir sur son épaule. Je mis ma main devant ma bouche pour ne pas éclater de rire.

Encore heureux que la fiente d’oiseau ne lui soit pas tombé sur la tête.

Curieuse, je continuai de suivre les mésaventures de cet inconnu qui semblait être lycéen tout comme moi.

Il fouilla dans ses poches à la recherche de quelque chose pour se nettoyer. A côté de lui, unique partenaire d’attente, une vieille dame avec des sacs en plastique pleins lui tendit un mouchoir. Il l’accepta avec sourire et remerciement. Un sac en plastique se déchira soudain et le contenu se déversa par terre. Des œufs s’écrasèrent sur ses chaussures.

Nouvel éclat de rire contenu de ma part.

Décidément, ce n’était pas sa journée à ce garçon. Je me serais attendu à ce qu’il se mettre à broyer du noir, minimum, mais il passa une main dans ses cheveux bruns et éclata de rire devant la vieille dame embarrassée.

J’arrêtai de rire.

Pourquoi ?

Pourquoi n’était-il pas en colère ? Comment arrivait-il à sourire ?

Une bourrasque de vent et un bruit sourd me coupèrent dans ma contemplation de l’étrange garçon souriant malgré ses mésaventures. Le wagon principal me dépassa à grande vitesse, tractant derrière lui des dizaines d’autres. Après quelques minutes seulement, le vent retomba brusquement et avec lui, mes cheveux dansant sous son influence.

Les barrières se levèrent.

Les bras chargés du reste des courses de la dame, le garçon continuait de sourire avec une gêne évidente mais non dénué de tendresse. Alors que le monde reprenait sa route, j’étais comme envoûtée par ce spectacle. Immobile, je les regardai avancer tranquillement.

Ils me traversèrent sans me prêter attention.

J’entendis pourtant quelque chose tomber par terre.

Un choc contre ma chaussure.

Une orange.

Je la ramassai par reflexe et me tournai vers le garçon. Les lèvres entrouvertes comme s’il désirait dire quelque chose, rien ne sortit. Ses yeux sombres rencontrèrent les miens. Une rougeur apparut sur ses oreilles. Il avait vraiment la tête d’un gars niais.

Mais gentil.

Je lui tendis le fruit avec un sourire. Il le méritait. Il méritait des sourires bien plus que moi qui m’étais ouvertement moquée de lui. M’avait-il vue à ce moment ? Je crus entendre un « merci », mais je n’en étais pas sûre. J’aurais aimé savoir quel timbre avait sa voix avant de partir.

Tant pis.

Je me détournai de ses yeux sombres trop francs, trop honnêtes pour moi.

Bientôt, ça n’aurait plus d’importance.

***

Décidément, ce n’était pas ma journée.

Pourquoi ce chien m’avait-il attaqué ?

Pourquoi cet oiseau m’avait-il chié dessus ?

Pourquoi ces œufs s’étaient-il écrasés pile sur ma chaussure neuve ?

Je n’aurais jamais de réponse.

Même si le public avait été limité, j’aurais quand même préféré que tout ça ne se passe pas sous le regard d’une aussi jolie fille. Elle s’était bien moquée de moi, à l’autre bout des barrières, surtout lorsque le plastique avait lâché.

La honte.

Heureusement, le train me confisqua à sa vue rapidement. Je pris le temps de reprendre contenance en discutant avec la dame qui s’était montré plus que gentille avec moi. Je lui proposai de l’aider à transporter ses courses. Le train disparut bien vite à mon goût. Du coin de l’œil, je regardai de l’autre côté.

La fille était toujours là, immobile.

Je priai intérieurement qu’elle ne me remarque pas lorsque je passerai près d’elle.

Pestant contre mes malheurs, je laissai échapper une orange sans faire exprès. Ma main qui avait amorcé un geste s’immobilisa lorsque celle fine et satinée de la fille ramassa le fruit trop ordinaire pour elle.

Pourquoi était-elle encore là ?

Lorsqu’elle releva la tête, je fis un effort pour ne pas m’enfuir en courant.

Je sentais la merde d’oiseau, j’avais les souliers gluants et j’étais chargé comme une mule. Comme première impression, on faisait mieux. Mais à ma grande surprise, elle ne sembla pas s’en formaliser, me tendant le fruit en m’adressant un sourire aimable.

Etait-ce de la pitié que je décelais dans ses yeux clairs ? Peut-être.

Je crus lui avoir répondu « merci », mais je n’en étais pas sûr. Le son de ma propre voix ne m’était pas parvenu. La honte m’avait-elle cloué le bec ? Avant que je ne réessaie, la fille se détourna et continua sa route.

J’étais soulagée et déçu.

Avait-elle pu entendre ma voix ?

Je ne savais pas.

Je regardai sa silhouette rapetisser à mesure qu’elle s’éloignait, ses cheveux bruns ballotés par le vent. Je secouai la tête en reprenant moi aussi ma route. Toutefois, une question aussi insidieuse que soudaine se dessina dans mon esprit.

La reverrai-je ?

***

Je ne le reverrai jamais.

Ce fut amusant le temps que ça avait duré. Inutile de se perdre en futilités. Plus rien n’avait d’importance de toute façon. Ma vie, mes rencontres, je devrais tout recommencer dans une nouvelle ville.

Je déménageais.

Le visage collé contre la vitre de la voiture, je regardais le paysage défiler tandis que mon père et ma mère conversaient avec enthousiasme de notre futur. Je ne ressentais ni excitation ni chagrin. Avais-je même un quelconque regret face à ce que je laissais derrière ?

Peut-être le spectacle des cerisiers en pleine floraison.

Un pétale rose vint se coller sur ma vitre.

Quelle coïncidence.

Ou pas.

J’entendis le sifflement du train s’éloigner.

Trois jours depuis la dernière fois que j’y suis passée. Mes yeux se perdirent un peu plus dans la contemplation du paysage, à la recherche de rien et de quelque chose en même temps. Les rayons orangés du soleil de fin d’après-midi m’éblouirent.

Je me redressai brusquement sur mon siège.

Un sourire étira mes lèvres alors que sa silhouette disparaissait déjà derrière le véhicule. Un chien errant lui aboyait encore dessus. Etait-il vraiment malchanceux ? Cette idée me fit rire. J’en ris tellement que mes parents se tournèrent vers moi, interloqués. Bien plus encore lorsque des larmes perlèrent sous mes paupières.

Ils n’auraient pas compris si je leur avais dit.

Ils n’auraient pas compris si je leur avais expliqué que je regrettais de ne pas connaître le son de sa voix.

Ils ne comprendraient pas si je leur racontais pourquoi un garçon aussi malchanceux mais souriant attendait près de cette voie ferrée.

Peut-être que je fabulais.

Mais c’était plaisant de me dire qu’il m’attendait.

Essuyant mes larmes, je me dis que ce ne serait pas impossible que l’on se revoit un jour. Avec sa chance, ça prendrait du temps, mais ce n’était pas impossible.

Un jour peut-être…

Cette chaleur que je ressentais, je voulais la garder un peu plus longtemps.

– On peut prendre des oranges sur le chemin ?

 

FIN

 

Par une auteure de l’Afrique écrit, Tous droits réservés. 2018

Auteure: Lucky chan

Avez vous appréciez l'article ?

About lafrique

Check Also

Les vices de la bonté

Arrête…arrête. Je t’en supplie Vous savez comment me faire arrêter, Père. Les lèvres de Maduc …

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *