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M.O.U.F.

« Dans la vraie vie, il n’y a pas d’histoire d’amour ; il n’y a que des gens qui souffrent et l’histoire de leur souffrance. »

Ce sont les mots, qui terminaient le roman d’Harry D que j’ai passé la journée à lire. Il est dix-huit heures trente, la réunion s’éternise. Les gens autour de moi sont las. Je me maudis intérieurement de ne pas avoir pris un deuxième roman à lire sous la table. Tiens, voilà qu’il se met à pleuvoir. Le bruit insistant des gouttes sur la vitre suffit à sonner la fin du supplice. Tout le monde se lève pour rentrer chez lui. Mes affaires rangées, je fonce de l’autre côté de la rue pour stopper mon taxi. Elig-Essono est presque désert. Il y a à peine deux ou trois personnes qui sont sur la route.

Je reste sur place encore quarante minutes puis, lasse d’attendre car voyant déjà dix-neuf heures à ma montre, je me décide à emboiter le pas à une troupe de messieurs en chemise pagne style « chorale ». Je descends derrière eux à une cadence soutenue. Je préfère m’essouffler ainsi plutôt que d’être toute seule sur cet axe menant à l’avenue Kennedy. Le groupe se disloque, seuls deux restent sur ma voie, je les poursuis. Ils ont tous deux l’air jeunes, la petite trentaine au plus. Les deux sont grands, pas imposants mais juste ce qu’il faut de muscles et de chair. D’où je suis, je peux voir grâce à la pluie et au pagne qui se plaque sur l’ossature de leur dos, le dessin parfait de leurs musculatures respectives.

Une ombre surgissant de nulle part interrompt ma réflexion. C’est un homme en haillons sales. Il ouvre grand les bras comme pour me saisir. Je crie, l’esquive et coure vers les hommes en chemise qui m’ayant entendue, viennent à ma rencontre pour le menacer et le chasser. L’assaillant mis en déroute, mes héros reviennent pour me demander si je vais bien. J’acquiesce en scrutant leurs visages. L’un est un barbu à la mine sévère, l’autre plus clair de peau que son compère porte des marques de scarification sur les joues. Je devine chez les deux, des ascendances étrangères. Nous faisons chemin ensemble, plutôt silencieusement. Nous arrivons au carrefour devant le centre d’artisanat. Notre ami barbu s’excuse et nous donne son au revoir, il remonte vers la Camair. La pluie se calme  un petit peu, mon dernier compagnon et moi-même allons bientôt nous engager sur l’axe menant au marché central.

  • Jusqu’où allez-vous ?

Sa voix chaude et rauque a brisé notre saint silence au même moment que nos pieds touchaient le trottoir. Il semble hésitant, à croire qu’il veuille lui aussi prendre une autre route. Oh Seigneur ! La détresse m’envahit, je ne sais quoi lui dire. Je prends une grande inspiration pour essayer de dire en femme forte qu’il peut s’en aller si nécessaire et que je le remercie. Mais les mots ne viennent pas.

  • J’habite cet immeuble et vu qu’il est 20h00, je veux savoir si vous me permettriez d’aller prendre ma moto, pour vous avancer sur la route ou même vous déposer chez vous.

Je tique ! Quelle proposition ! Cet homme pense que je ne lis pas souvent les faits divers ? S’il m’emmène en brousse pour me violer ou me découper ? Je vais me défendre comment avec mon petit mètre soixante. Mes petits bras tout en chair ne feront pas le poids face à lui. Mes talons tournent déjà lorsque je lui réponds.

  • Non, ça va aller monsieur, merci. Je ferai le reste de la route par moi-même.

Je n’attends ni sa réponse, ni sa réaction et commence à marcher promptement. J’ai beau marcher vite, cela ne me permet pas d’ignorer les groupuscules bruyants assis dans la pénombre. J’arrive en peu de temps, au carrefour devant le magasin Niki Gros. Là aussi, des gens étranges sont assis mais cessent de discuter à ma vue. Considérant l’allée que je dois prendre et quelques des gars qui se lèvent et m’emboitent le pas, je commence à craindre le pire. Au moment où je me sens fondre en larmes parce qu’ils sont déjà sur mes talons, j’entends un bruit de moteur puis un freinage brusque et un « mademoiselle je vous en prie, montez. ». C’est mon inconnu qui sur une moto de sport me propose un casque. Je n’hésite plus sur le coup, j’enfile le casque et m’accroche dans son dos sur la moto. Je lui indique que je m’en vais à Madagascar, il acquiesce et fonce. Nous tentons de nous frayer un chemin entre les voitures et les quelques camions qui sont en chemin. A chaque manœuvre trop rapide qu’il fait, j’étouffe un cri et me serre contre lui. J’ai honte d’être si peureuse mais me laisse distraire par la chaleur qui émane de son corps. C’est si rassurant, si doux même à la rigueur. Je reprends conscience éveillée par les odeurs de porc rôti, on n’est pas loin de chez moi. J’indique à l’inconnu le chemin qui mène à mon portail. Nous y voici en deux minutes.

Je descends prestement, heureuse d’être en vie, entière et chez moi. Il a retiré son casque, arbore un petit sourire parce qu’il me regarde me débattre avec le mien. Gentiment, il s’approche et m’aide à le retirer. Nous restons un moment les yeux dans les yeux sans rien nous dire.

  • Je…
  • Ne cherchez pas de mots.
  • Mais il faut que je vous remercie monsieur.
  • Je n’ai rien fait de spécial, j’ai juste appliqué ma devise : MOUF.
  • Mouf ?
  • Miser et Oser Une Fois.
  • Ok…
  • C’est ma version à moi du Carpediem. Je vous ai vu, j’ai su que je devais vous raccompagner, que je devais voir votre visage comme à l’instant et que je devais…

Il a posé ses mains sur mes hanches, les remontant le long de mon buste alors qu’il parlait. Me voici désormais, le visage encadré par ses deux paumes de mains puissantes et rugueuses. Son  regard perçant et malicieux se plonge dans le mien tandis que ses lèvres suivent une course qui m’inquiète et me ravit à la fois. J’oublie l’instant présent et même le fait que j’ai déjà sonné pour qu’on m’ouvre. Tout ce qui m’intéresse ce sont ces lèvres fines qui s’écrasent sur les miennes, cette chaleur qui monte progressivement à l’intérieur de moi, mes mains qui mécaniquement se lancent à la découverte de ce corps viril et trempé. Nos souffles se mêlent et se coupent. La passion cherche à nous dévorer tous entiers mais instinctivement, nous luttons. Le ciel surement furieux de cet  écart, lance de grosses gouttes qui s’écrasent sur nos corps déjà grelottants. Nous nous interrompons, je le regarde partagée entre honte, envie et curiosité. C’est la première fois de ma vie que je m’offre ainsi à un inconnu. Où est donc partie ma réserve légendaire ? Je crois qu’elle est perdue dans ce regard noir perçant qui me détaille plein de désir. Mon cœur bat la chamade et je sens le sien battre tout aussi fort. Il s’apprête à revenir capturer mes lèvres, je me demande si je dois le repousser. Je me laisse faire une minute puis le repousse motivée par dame raison.

  • Je ne peux pas. On n’aurait déjà pas dû.
  • Votre cœur et votre corps disent pourtant le contraire ? Misez sur moi, Osons. Une fois, juste cette fois.
  • Non, je ne peux vraiment pas. On ne doit pas.
  • S’il vous plait mademoiselle…
  • Ma femme vous a dit qu’elle ne peut pas ! Vous êtes sourd ?

Une emphase particulière est mise sur chacun des mots. La voix rauque qui a livré ces mots, a tranché l’air et suspendu l’instant. Son propriétaire, l’homme trapu d’une bonne quarantaine d’année qui est adossé dans l’encadrement du portail, c’est Antoine, mon mari. L’inconnu malgré la surprise a le reflexe salvateur de s’écarter de moi. Il me dévisage moi puis mon mari. Je me rajuste rouge de honte puis coure pour disparaitre par le portail ouvert derrière mon mari qui s’est avancé menaçant. Je m’arrête dans le salon et entends un bruit sourd à l’extérieur. Je me bouche les oreilles craignant d’entendre pire. Mais un bruit de moteur puissant, la porte en bois qui claque derrière moi et la mine sévère et méprisante qui se plante en face de moi, efface mon inquiétude. Et c’est parti pour un sermon.

Ah, pauvre inconnu, si seulement nous nous étions connus trois ans plutôt, avant que je ne me retrouve mariée à cet homme par pure convention sociale… Pourquoi a-t-il fallu que la passion me rencontre si tard, sur le coup de mes vingt-sept ans ?

Et puis… MOUF. Au moins j’aurais vécu le temps d’un instant et d’une pluie, le premier et probablement le seul moment de folle passion de mon existence…

Miser, Oser, Une Fois.

 

Une auteure de l’Afrique écrit. Tous droits réservés 2018.

By Léandra D.

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