Breaking News
Home / Auteur / Morgane Dahlia Rouge / L’automne est parti No ratings yet.

L’automne est parti

– Vous allez bien?

Sa main frôla la mienne et je levai les yeux. Elle avait de grands yeux noisette cachés derrière de petites lunettes rondes, une belle peau brune ainsi que d’épaisses lèvres roses mais le plus marquant était, invraisemblable, sa longue chevelure rougeoyante et frisés qui encadrait sa petite figure inquiète.

– J’ai eu une absence, c’est ça ? Demandai-je doucement alors qu’elle m’aidait à me relever. Elle acquiesça silencieusement et je passai ma main dans mes courts cheveux ébènes en soupirant. Je vous remercie, soufflai-je et elle me sourit avant de s’éloigner de quelques pas puis de se poster, elle aussi, devant une des nombreuses tombes environnantes. Je la guettai de loin et me reconcentrai sur celle que j’étais venue voir.

Ma tendre Leah était morte dans un accident que nous avions eu. J’avais trop bu, la neige avait commencé à tomber et le froid avait rendu les routes glissantes. Dans mon ébriété je n’avais pas réussi à contrôler la voiture et… elle perdit la vie après deux jours dans le coma. Par ma faute. Depuis lors, chaque année, je m’octroyai deux semaines de congés durant lesquels je venais soulager ma conscience devant la dernière demeure de celle qui fut probablement l’amour de ma vie.

C’était dans un cimetière, sous de lourds arbres dont les feuilles étaient tombées à cause de la saison. Nous étions un lundi de fin d’automne et c’était la première fois que je la rencontrais.

Le jour suivant, lorsque j’arrivai, elle était déjà là. Accroupis devant les pierres tombales, aucun de nous ne parlait. Tous les deux regardions nos proches respectifs en silence pendant que l’encens brûlait et que l’odeur nous inondait. Lorsque dix-neuf heures sonna, nous nous levâmes en concert et quittâmes le cimetière chacun de son côté. Elle laissa derrière elle une odeur d’abricot.

Mercredi soir elle ne vint pas. J’étais seul dans ce côté du cimetière, je comptais les feuilles mortes. Au fil des secondes, je me surpris à la chercher des yeux, à chercher une odeur d’abricot mais, jusqu’à ce que l’encens finisse de s’évaporer, elle ne pointa pas le bout de son nez.

Le jeudi aussi, elle ne revint pas. Vendredi non plus. Je n’étais pas très intelligent ! Ce n’était pas parce que j’avais pris des vacances que les autres en avaient fait autant, si ? Je me demandais bien, quel pouvait être son prénom ? De quel pays Africain venait-elle ? Que faisait-elle au Canada ? Travaillait-elle ? La curiosité m’envahissait, je me sentais bête d’être intrigué par quelqu’un qui ne m’avait adressé la parole que parce que j’étais blanc comme un cachet à cause de mes regrets.

Ma femme devait me manquer !

Samedi j’étais en retard. J’avais eu du travail supplémentaire et j’avais fini plus tard que prévu. Il faisait déjà sombre quand mes pieds me conduisirent au cimetière mais la pénombre ne m’empêcha pas de distinguer l’adorable crinière rousse qui déformait l’obscurité. Elle était debout, les mains fourrées dans les poches de son manteau, une écharpe nouée autour du cou. La forte odeur d’abricot qui se dégageait d’elle m’étouffa presque si bien que j’éternuai.

– Ah vos souhaits !

Sa voix était douce, éphémère, presque fantomatique. À peine était-elle sortie qu’elle avait disparue dans le silence morbide de l’ossuaire. La voir me donna des couleurs et des bouffées de chaleur, un sourire étira mes lèvres et avant que je ne comprenne ma propre question, je lui demandai son prénom :

– Eunice. Vous pouvez m’appeler Eunice.

– Dans la mythologie grecque Eunice était la sœur de Calypso, une néréide.

– Ah bon ? Je sais juste que c’est aussi une ville en Louisiane, rigola-t-elle et mon sourire s’agrandit.

Quelques instants après elle s’évapora dans la nature, engloutie dans la noirceur de la nuit, rappelée par l’heure tardive. Je restai là, seul, coupable et mal à l’aise de faire ça sous les yeux de ma Leah. De penser à une autre femme et de l’abandonner dans ce froid automnal. En rentrant chez moi j’achetai des abricots dans une supérette et le soir, je rêvai de cheveux roux au milieu d’un paysage orange et vert, au centre des feuilles mi vertes et mi mortes.

Ce lundi là en me réveillant j’avais pris ma décision. J’allais me déclarer. Elle pouvait rire de moi, un pauvre veuf de quarante-cinq ans tombé amoureux en une semaine, mais je devais lui avouer. Il fallait que je lui dise, qu’au moins je l’invite à sortir. Connaitre son prénom ne me suffisait plus.

Je m’habillai de façon présentable, fis l’effort de ne pas froisser mes vêtements durant mes heures de travail et regardai les heures s’écouler avec impatience. Je ne tenais plus en place. J’enchainais les gaffes mais je n’en tenais pas compte tant j’étais angoissé, nerveux, mais euphorique. Le soir arriva moins vite que je ne le souhaitais mais il arriva quand même. Je me hâtai de rejoindre ce fameux lieu qui m’étais subitement devenu moins douloureux, sans même emporter d’encens à bruler, de fleurs à déposer ou de chasse-mouche pour le feuillage par terre. La conséquence de mon acte me frappa à la figure comme une titanesque gifle dans la face, comme un coup de genou dans le ventre.

Elle ne vint pas.

Le jour d’après et le jour suivant passèrent également sans que je ne la vois traverser les portes de la nécropole. Elle ne se manifesta plus et moi, désabusé, désillusionné, je sentais mon cœur à peine re-scotché me faire souffrir. Qu’est-ce que je croyais ? Oh Leah, là-haut tu devais être bien en colère contre moi. De honte, je ne me présentai plus devant elle jusqu’à la fin du mois.

Novembre pointa trop vite le bout de son nez avec ses journées courtes et ses soirées froides. Le 26 arriva tout aussi rapidement et ce lundi là je quittai le boulot plus tôt que prévu, chargé d’un gros sac contenant une grande couronne de fleurs, de l’encens, un chasse-mouche et du désodorisant. J’arrivai à la tombe de Leah à seize-heures, balayai la pierre, allumai l’encens, déposai les fleurs que j’avais au préalable parfumé et m’assis au sol avec un air triste peint sur le visage.

– Bonjour Leah, chuchotai-je avec un sourire peiné. Oui je sais, j’ai un sacré culot de me ramener ici mais regarde, je t’ai apporté ces roses blanches que tu aimes tant ! Elles sont belles n’est-ce pas ? J’ai ajouté de l’abricot dessus, parce que c’est ton fruit préféré…

Mon sourire se fana et je levai les yeux au ciel devenu gris. Ma gorge était nouée et je sentais les larmes me monter aux yeux mais je continuai de parler.

– Leah je suis retombé amoureux. Je m’en voulais, tu sais, de te faire ça… mais en même temps je suis heureux. L’anxiété, l’angoisse, le désir de plaire ou au contraire la peur de ne pas plaire, j’avais oublié tout ça. Malgré la déception qui s’en est suivie j’ai été ravi de sentir toutes ces émotions qui ont ravivé ce cœur qui est mort avec toi.

Oui j’étais heureux mais j’aurais souhaité une autre fin.

– Vous avez perdu votre femme ?

Je sursautai et m’empressai d’essuyer les larmes qui avaient coulé malgré moi. Cette voix, ce timbre, je ne l’avais entendu que trois fois pourtant je le reconnaissais entre mille. Grande avec longs cheveux crépus désormais noirs, de petite lunettes rondes cachant de grands yeux marron, elle était bien là, debout devant moi, je ne rêvais pas. Je me relevai et me tins en face d’elle. J’étais plus grand qu’elle d’une bonne tête, j’étais également plus costaud. Je pouvais la prendre dans mes bras et l’emporter avec moi sans soucis. Enfin l’opportunité se présentait.

– Moi aussi j’ai perdu quelqu’un. J’ai perdu mon fils.

Soudain la réalité me rattrapa. Ses yeux creusés ne brillaient pas, ses sourires étaient dépourvus de joie et sa voix dissimulait un profond chagrin. J’avais connu ça. Je ressemblais à ça la première année de la mort de Leah.

– Papaaa, j’ai trouvé maman ! Cria une voix et nous nous tournâmes pour voir courir vers nous une petite fille métisse. Elle avait également une crinière touffue dressée sur son crâne et ses joues rouges mariaient avec son manteau rose. Quand elle atterrît dans les bras d’Eunice, que son regard d’enfant se posa sur moi et qu’elle m’offrit un sourire similaire à celui de sa maman, je sentis la résignation m’étreindre et j’éclatai de rire, surprenant les deux jeunes femmes qui me regardèrent sans comprendre.

– Je vous aimais Eunice, déclarai-je et Eunice hoqueta.

De la gêne apparue dans ses yeux mais je la balayai de la main en ajoutant que ce n’était pas grave. J’ajoutai que cela m’avait fait du bien de ressentir à nouveau ça et elle me rendit mon sourire en me remerciant. Je pris congés. Longeant le chemin dans le boulevard des allongés, un flocon de neige se déposa sur mon épaule, m’arrachant un petite rire.

– Leah, l’automne est parti.

 

Par une auteure de l’Afrique écrit: RED,

Tous droits réservés 2018

Avez vous appréciez l'article ?

About lafrique

Check Also

Géraldine en moi

– Luck passe-moi la corde et tiens-le fermement, il ne doit pas s’échapper, Dit une …

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *