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On n’a pas toujours le choix

Les premiers rayons de soleil perçaient à peine les rideaux quand John ouvrit les yeux. Eliane était déjà debout, lui donnant le dos et boutonnant sa chemise avec un certain empressement. Elle remontait sa jupe sur ses fesses charnues et son admirateur fasciné ne put s’empêcher de se lever pour aller la retrouver et l’enlacer. Il mourrait d’envie de presser son corps contre le sien et ne s’en priva pas. Elle s’abandonna à l’étreinte et le rejoins sans entrain vers le lit où il eut le plaisir de profiter de ses charmes et de sa douceur une fois encore. Lorsqu’il s’effondra repu, elle se contenta de le pousser sur le côté, se lever et foncer à la salle de bain. On aurait pu croire à une envie pressante mais le bruit sortant de la colonne d’eau et les souvenirs de cette nuit et de la veille, effaceraient cette certitude en n’importe qui de conscient.

Eliane ressortit une dizaine de minutes plus tard, pour saisir ses vêtements et retourner se vêtir dans la douche. Il n’y avait alors plus dans l’esprit de John, aucun doute. Le chèque qu’elle déposa sur la table de chevet et pour lequel elle lui tendit un stylo pour qu’il signe, acheva de briser son cœur et ses illusions. Il signa bien à contrecœur et elle allait tourner les talons, son chèque en main, quand il la retint par le bras dans un élan de désespoir.

  • Tu as déjà eu ce que tu voulais, non ? Lui lança-t-elle sèchement sans même se retourner.
  • Je ne voulais pas de ça ! En tout cas, je n’y pensais pas comme ça.
  • Laisse-moi sortir s’il te plait.
  • Tu ne vas pas t’en aller maintenant non ? Reste au moins qu’on puisse discuter. On n’aura même pas une lune de miel digne de ce nom ?
  • Pour ça, il aurait déjà fallu que ce soit un mariage digne de ce nom John.

Il n’osa pas la contredire, lâcha son bras, baissa les yeux entre rage et  tristesse contenues. Libérée, elle sortit et claqua la porte, fonça sans se retourner pour démarrer sa voiture et s’en aller. Arrêtée au coin de la rue, la belle serra sur le côté, son regard vert olive s’assombrit encore d’une demi-teinte et les larmes qui montèrent à ses yeux complétèrent le sombre tableau d’une beauté fatale en pleur. Sa tête tomba sur le volant alors qu’elle continuait de hoqueter sans fin. Elle tenait ses cheveux bruns comme si elle allait les arracher. Sa bouche déformée et béante laissait échapper quelque chose que l’on situerait entre un gémissement et un cri sourd. Sa menue poitrine semblait se comprimer par la détresse et la tristesse qui envahissait la pauvre chose à l’instant. Délaissant ses cheveux, sa main droite descendit dans l’encolure de sa chemise pour saisir le crucifix qui trônait entre ses seins. A son toucher, Eliane leva les yeux au ciel, elle les ferma comme pour prier et après cinq minutes, elle sembla revenir à elle. Eliane tourna le rétroviseur central vers elle, tendit la main sur le paquet de mouchoir posé sur le tableau de bord et s’arrangea au mieux, effaçant ses larmes et la morve qui l’enlaidissait. Serrant les dents et réajustant son pendentif, elle se marmonna quelques mots d’encouragement et c’était bon, elle se sentait prête pour la suite.

Après quinze minutes de trajet dans un New-York déjà bien réveillé, elle atteint enfin Brooklyn et la petite clinique de Wallbury. Il était sept heures trente, il ne restait plus que trente minutes pour les visites, elle arrivait donc juste à temps. Garant prestement, elle fonça à l’intérieur du petit bâtiment, salua miss Carla à la réception sans attendre un retour d’ascenseur et les banalités d’usage et fonça pour la chambre 302. La pièce était encore dans la pénombre, l’occupant des lieux n’avait pas été très matinal aujourd’hui fallait-il croire. Elle tira sourire aux lèvres les lourds rideaux marron qui encombraient la fenêtre. Elle allait crier son bonheur et réveiller l’adorable habitant mais hélas, elle fit le constat d’une couche vide et rangée avec soin. Nulle trace du patient de la 302. Miss Carla déboucha soudain dans l’encadrement de la porte, à bout de souffle. La grosse dame rousse d’une petite quarantaine entra chancelante dans la pièce, fixant Eliane dans l’espoir de lui dire quelque chose mais les mots ne lui venait pas, d’une part à cause de sa course pour rattraper en passant par l’escalier l’ascenseur qu’avait pris la belle et d’autre part à cause de la gravité de ce qu’elle allait devoir dire à la pauvre enfant. A peine retrouvait-elle son souffle prenant appui sur les bords du lit, que la question tomba comme un coup de tonnerre sourd.

–  Où est-il ?

Les mots sortant de la bouche d’Eliane étaient détaillés, secs, trahissant une angoisse mais surtout une colère non dissimulée.

  • Où est-il ?

Les trois syllabes se répétèrent, sévères et tranchantes, suffisant à faire passer miss Carla de son essoufflement à une moue de tristesse et de compassion, accentuée par la rougeur de son visage dodue.

  • Miss Carla ! Je ne vais pas me répéter. Pour la dernière fois, où est Arthur ?
  • Il est, commença-t-elle hésitante, il est mort ce matin madame.
  • Non… Non ! Vous devez faire erreur. Où est Arthur Lee ?
  • Il a fait une crise. Je vous assure, madame Lee, que nous avons tout tenté pour le réanimer mais… il est mort.
  • Non, s’il était mort, vous m’auriez appelé, vous m’auriez dit. Et non, il ne peut pas être parti, non, où est-il ?

Elle prononça ces derniers mots au paroxysme d’une douleur profonde. Son corps n’arrivait pas à se décider, entre déni, stupeur et incompréhension. Elle baladait la tête de gauche à droite, espérant que ses yeux la trompent, que ceci ne soit qu’un cauchemar. Toujours indécise sur la réaction à avoir, elle choisit néanmoins la rage, s’emparant de miss Carla par le col de son petit top rose d’infirmière.

  • Madame Eliane s’il vous plait, calmez-vous,  recommanda la pauvre miss Carla dont le petit mètre cinquante malgré les quatre-vingt-dix kilos n’aidait pas en la circonstance.
  • Je ne me calmerai pas tant que vous ne cesserez pas de mentir ! Où est mon frère ?
  • Je l’ai dit madame, il est mort ce matin vers trois heures. Depuis hier, son état se détériorait et après plusieurs petites crises continues ce matin il est mort. Nous avons essayé de vous joindre depuis hier vers quinze heures. Il doit bien y avoir quinze appels manqués venant de mon standard et au moins cinq messages sur votre répondeur. Vérifiez madame, je vous le jure.

Lâchant le col de sa victime qui retomba enfin sur ses talons, Eliane s’empressa de fouiller son sac à la recherche de son téléphone portable. Le verdict fut en effet sans appel. Il y avait une vingtaine d’appels manqués, dont ceux de miss Carla, du docteur Heinz et de quelques autres personnes.

  • Arthur serait donc, mort ?

Cette pensée frappa violemment son âme et la toucha en plein cœur. Ses genoux cédèrent et elle se retrouva assise au sol sans savoir comment. De nouveau, le rictus de douleur s’imprima sur sa face. Miss Carla prise au dépourvu malgré ses trente ans de carrière et les quelques cinquante morts qu’elle a pu annoncer, observa seulement la pauvre Eliane avant de détourner le regard quand celui de la petite monta chercher du secours dans le sien. Délaissée, Eliane pleura toutes les larmes de son corps avant qu’un éclair ne la frappa. Elle sembla se ressaisir sur le coup, à croire qu’elle jouait la comédie.

  • J’avais l’argent pour l’opération, dit-elle d’une voix claire.
  • J’imagine, madame, j’imagine, murmura la pauvre miss Carla toujours un peu prise au dépourvue.
  • J’avais les quinze mille dollars nécessaires à son transfert et son opération, il ne serait pas mort ici tout seul. Il ne devait pas, il devait vivre. Ai-je perdu trop de temps ?

Elle lâcha ces mots comme se parlant à elle-même. Elle ne s’était toujours pas levée. Assise sur le sol et adossée contre le pied de lit métallique, la petite perdait sa fausse assurance au fur et à mesure que le constat de cette mort s’installait dans son esprit. Traversée par un autre éclair de courage, elle bondit, fonça vers l’armoire où elle rangeait les affaires d’Arthur mais celle-ci était vide.

  • Nous avons fait un petit sac pour vous épargner d’avoir à le faire, s’empressa de dire Miss Carla. Le sac est à la réception.

Eliane ne réagit pas sur le coup. Elle guetta miss Carla du coin de l’œil, des soupçons commençaient à monter en elle. Elle prit une profonde inspiration, se retourna calmement et une fois sur le pas de la porte, demanda à voir le corps de son Arthur. Miss Carla lui suggéra d’attendre un peu, que le choc serait peut-être trop grand mais rien n’y fit. Pour avoir fait huit mois avec Arthur dans la petite clinique, Eliane connaissait les lieux et n’hésita pas à presser le pas pour arriver à la chambre froide. Lucius le légiste était à son bureau quand les dames firent irruption. Il se leva promptement, présenta ses condoléances à Eliane, lui proposa de s’asseoir un instant mais elle resta sourde à cette requête.

  • Je veux voir son corps.

Ce furent les mots qu’elle répéta encore et encore jusqu’à ce que Lucius accède à sa requête. Ils avancèrent dans l’autre pièce, il tira le tiroir qui devait contenir le pauvre petit. Une forme humaine couchée sous un linceul blanc était devant le petit groupe. Les pieds dépassant du drap portaient l’étiquette où l’on pouvait clairement lire « Arthur Lee ». Eliane, posant la main dessus, commença à perdre sa contenance. Elle fit toutefois signe à Lucius d’ouvrir le drap afin de découvrir le visage du pauvre petit. Et là, horreur, tant miss Carla qu’Eliane crièrent en chœur à  la vue du macchabé. Le corps gris était criblé de balles dans le torse et le visage borgne était déformé par des lacérations multiples dont certaines étaient des plaies béantes d’où s’échappaient déjà quelques asticots gelés. Fait étrange toutefois, ce n’était pas Arthur ! Lucius, lui aussi apparemment surpris, recouvrit le corps de la victime qui était un certain Han Lee. Il s’empressa d’inspecter les autres tiroirs pour savoir comment la méprise avait pu arriver et où était le corps d’Arthur et surprise, rien du tout. Pas une trace du corps athlétique du jeune et bel Arthur Lee. Fouillant le registre de transmission des corps et se souvenant qu’un transfert devait avoir été fait vers quatre heure trente ce matin pendant la garde de son prédécesseur, il comprit tout de suite la méprise. Le nom « Han Lee » figurait dans le registre au compte des départs de ce matin. Son collègue aurait confondu les corps…

La scène était surréaliste, montée de toutes pièces, incroyable à tel point qu’Eliane semblait en avoir perdu toute raison, riant désormais à gorge déployée, déconnectée de toute réalité et tournant sur elle-même comme folle. La chose dura cinq minutes, juste avant qu’elle ne crie comme une damnée pour finir par s’évanouir sur le sol glacé du bureau de Lucius.

Quand la petite reprit conscience, elle était couchée dans un lit d’hôpital. Par la fenêtre, le soleil disparaissait sur une magnifique vue de l’Upper East Side. A son chevet, John Adishie attendait, inquiet. Son front noir était plissé d’inquiétude, il se leva pour rassurer sa petite épouse que larmes et douleur commençaient à envahir, mais elle le repoussa sèchement.

  • Ne me touche pas !
  • Eliane… supplia-t-il en se couchant sur le bord du lit pour l’enlacer.
  • Ne me touche pas je t’ai dit !
  • Arrête ! On est du même côté je te rappelle.
  • De quel côté tu parles ? C’est fini tout ça, cette mascarade est finie John, Arthur est mort. Reprends ton argent, il ne me sert plus à rien. Va-t’en, je te déteste…
  • Je sais, dit-il, serrant la petite tête brune contre son puissant torse d’ébène.
  • Laisse-moi.
  • Laisse-moi ! Hurla-t-elle, levant vers lui ses magnifiques yeux bridés larmoyants.
  • Jamais je ne t’abandonnerai. Même si tu me hais, moi je t’aime et tu es ma femme désormais. Je continuerai de veiller sur toi.

Il  dit ces phrases sans sourciller. Désarçonnée par la sincérité qui transparaissait sous ces mots, Eliane baissa les yeux, honteuse et troublée. Comment cet homme pouvait dire de telles choses dans de pareilles circonstances ? Comment, malgré les circonstances de leur rencontre et de leur union ? Comment pouvait-il affirmer continuer de l’aimer, malgré tout ça ? Il devait être fou, sans doute trop fou pour comprendre la duperie et la trahison, pour continuer d’accepter sans broncher cette relation à sens unique. Pourquoi faisait-il ça, à la fin ? Elle ne savait pas, ni ne comprenait ce sombre fou, ce sombre et adorable fou. Vaincue, elle fondit en larmes dans ses bras, pleurant sur tous les malheurs qui s’abattaient sur elle : son mariage d’intérêt qui s’avérait désormais une prison, la mort d’Arthur, la disparition du corps de son véritable amour, la solitude qu’elle éprouvait et la culpabilité qui la rongeait de profiter de l’amour d’un homme bien… Tous les évènements de ces derniers mois la rongeaient de l’intérieur, épuisant ses forces et sa raison. Et dire que tout avait commencé par une histoire de beignet de crevettes…

***

L’histoire commence il y a trente ans de cela, avant que ne naissent nos protagonistes. Les faits se déroulent dans un camp de réfugiés chrétiens en Chine occidentale. S’échappant du marché, trois jeunes chenapans d’une petite quinzaine d’années courent à en perdre haleine. Ils foncent dans les ruelles pour échapper aux fils des marchands qui les poursuivent. La course dure trente minutes, jusqu’à ce que notre trio rentre dans les bois où leurs poursuivants ne pouvaient plus les suivre. Les trois garnements sont Yuan Lee, Shin Lee et Ping Wang. Ils courent, riant aux éclats vers le campement. Les petits garnements vivent un peu à l’écart du groupe, entourés d’autres orphelins comme eux. Ils sont sous la responsabilité de la famille du pasteur Smith. Au rang de cette généreuse famille, un couple, celui de Johanna la fille du pasteur et de Thomas Ming, un jeune étudiant à l’école biblique. La seule enfant de ce joli couple métissé est Elizabeth Ming, une belle créature de treize ans tout juste. La jolie petite dame aux yeux verts attire les regards de tous les jeunes garçons du village et spécialement de notre petit trio.

Les voyous fiers prirent le temps de se réajuster en arrivant en file indienne pour trouver l’objet de leur désir. Elle joue à la poupée avec des filles du camp quand les garçons arrivent.

  • Eli, on a des cadeaux pour toi, engage Shin en chef de meute.
  • Encore ? demande-t-elle surprise. Vous m’avez déjà apporté des bonbons ce matin, ça fait beaucoup. Donnez-en aux autres filles aussi.
  • Non, ils sont pour toi seule et ce sont des cadeaux différents pour chacun de nous. On voudrait que tu nous dises celui que tu préfèreras.
  • Tous les cadeaux sont bons, c’est l’intention qui compte…
  • Non, ici tu devras faire un choix.
  • Bien, se résolut-elle à dire.

Yuan présente un gâteau de riz, Shin quant à lui offre des beignets de crevettes et Ping hésitant, tend une jolie rose rouge faites en tissus. Elizabeth regarde les présents pendant de longues minutes puis vote pour les beignets, c’est sa friandise préférée. Shin saute de joie. Son défi est remporté, il savait qu’il gagnerait avec ça. Ping, rouge de colère le pousse au sol. On pourrait penser qu’il est mauvais perdant mais non… L’histoire retiendra en fait que malgré qu’il soit le premier à émettre l’idée d’offrir des beignets de crevettes, il s’est laissé convaincre par Shin de plutôt prendre une rose car après tout, toutes les femmes aiment les fleurs. En gagnant le défi, Shin gagnait aussi du trio le droit d’être le seul à courtiser quand ils en auraient l’âge la jolie Eli. Yuan quant à lui obtient de Shin une autre promesse :

« Vu que nous sommes comme des frères sans l’être, si j’ai une fille et toi un fils ou l’inverse, je veux qu’ils se marient tous les deux. Mais si on a des enfants du même sexe alors nous les élèverons simplement comme des frères ou des sœurs de sang. »

Et ils se sont tenus à cette promesse. Huit ans plus tard et deux ans après que Yuan ait eu son premier fils Arthur, Shin et sa belle Eli donnent naissance à leur petite princesse Eliane. Il faut respecter le serment, conduire doucement les petits êtres, sur les chemins d’une romance qui s’avèrera tumultueuse. Dans une Chine figée entre modernité et conventions, nos jeunes gens, chrétiens de surcroit ont du mal à trouver leur place. Le camp étant désormais une histoire ancienne et Pékin se faisant difficile pour les ouvriers, les petites familles commencent à s’inquiéter. Faudrait-il prendre la voie de l’immigration comme avait pu le faire Ping, des années auparavant ? Faudrait-il se diriger vers un Hong-Kong en plein essor pour espérer gouter au miracle économique ? Les deux pères Lee, voyant leurs enfants sur la fin du lycée, s’interrogent sur la marche à suivre pour survivre.

Le choix se fit indépendamment de leur volonté quand Arthur eut vingt-trois ans. Il se résolut à partir aux Etats unis pour devenir commerçant et se faire assez d’argent pour qu’Eliane puisse s’offrir les études qu’elle mérite. Il lui fallut un an, pour réunir de quoi la faire venir étudier aux Etats-Unis. Sur les papiers de voyage, il la fit venir comme étant sa petite sœur histoire que ce ne soit pas trop compliqué vu qu’il n’avait pas encore la nationalité. Les premiers mois furent magnifiques. Etudiant à l’Université du Texas, Eliane passait tous ses weekends avec son amoureux-pseudo frère, jusqu’à la première crise.

Ce fut un samedi soir, ils rentraient tous les deux du cinéma. Arthur n’était pas dans son assiette à vrai dire, il semblait non pas seulement préoccupé mais suspicieux. Il jetait toutes les minutes un coup d’œil par-dessus son épaule, à croire qu’ils étaient suivis, et c’était vrai. Arrivé chez lui, il verrouilla la porte et malgré son sourire forcé, Eliane savait que quelque chose clochait. Le quelque chose en question se révéla deux heures plus tard aux environs de minuit. Arthur dans son lit était en nage mais refusait qu’Eliane appelle les secours. Il se tordait de douleur, tenant sa poitrine, criant de temps à autres quand la douleur lui échappait. La pauvre Eliane impuissante ne pouvait qu’éponger sans cesse le front brûlant de son homme. Vers quatre heures le dimanche, l’état d’Arthur s’apaisa, Eliane put enfin s’endormir aux côtés de son bien-aimé.

Le répit fut de courte durée. Vers six heures, quelqu’un cogna à leur porte ou plutôt plusieurs quelqu’un. Eliane, sommeil dans les yeux s’y rendit. Comme personne ne s’identifiait malgré les coups continuels sur la porte, elle s’inquiéta, courut vers Arthur qu’elle réveilla malgré elle. Il la rassura et lui dit de rester dans la chambre. Il referma la porte derrière lui et alla ouvrir à ses matinaux visiteurs. Les éclats de voix commencèrent en chinois, étrangement. On reprochait un abandon, un refus de vendre, une dispersion d’énergie et la présence d’une fille, la présence d’Eliane. Pourquoi l’avoir fait venir demandait la voix. Le patron, visiblement le père de celui qui parlait, n’était pas content. Une sorcière était a priori dans leurs rangs et distrayait leur meilleur homme. Arthur pendant ce temps ne disait rien.

Le calme régna deux minutes, on aurait dit qu’une autre personne faisait son entrée. La voix de ce nouvel arrivant était plus posée, plus mature. Il exprima sa déception, reprit les précédentes accusations, souligna que l’avenir financier d’Arthur dépendait de son attitude. Il ne pouvait pas changer les règles du jeu comme bon lui semblait. Arthur prit enfin la parole, pour s’expliquer, il voulait changer de voie, était prêt à rembourser ce qu’il devait, prêt à assumer ses responsabilités. Il aimait la petite et voulait qu’elle ait un avenir digne d’elle, monsieur Wang pourrait comprendre lui qui a émigré pour les US au même âge qu’Arthur. Pour toute réponse, il traita Arthur d’idiot, allait sortir de la pièce après avoir commandé aux hommes dans la pièce de régler le dossier mais Eliane craignant le pire déboula dans le salon pour implorer la pitié des inconnus. A sa vue, le vieil homme resta comme figé dans son costume blanc. On jurerait qu’il avait vu un fantôme.

  • Eli… murmura-t-il dans son épais bouc grisonnant.
  • Ne faites pas de mal à Arthur monsieur, je vous en prie.

Il ne put pas répondre, son attention absorbée par la petite créature à genoux devant lui qui le suppliait et lui rappelait étrangement la femme qu’il avait aimée et qui avait préféré un autre homme à lui. Sentant les larmes lui monter et son cœur s’attendrir, il choisit de se retourner et tirer avec lui sa suite. Le couple se retrouvant seul, dû affronter la réalité de sa situation. Arthur expliqua les tenants et aboutissants de son commerce, les affres du trafic de narcotique, son addiction à l’héroïne, son problème au cœur et ses dettes. Eliane, déchantant phrase après phrase, écoutait attentivement l’homme qu’elle aimait dévoiler une autre facette de sa personne.

A la fin du récit, Eliane se leva et sortit de l’appartement sans un mot. Furieuse et déçue, elle avait besoin de temps pour comprendre et absorber la chose, pour essayer aussi de pardonner. Elle ignora les appels d’Arthur deux semaines durant. Ses cours s’entassaient sur sa table d’études, elle n’avait plus goût à rien. Sa léthargie s’interrompit un jeudi soir, un numéro inconnu tenta de la joindre à trois reprises. A la quatrième tentative, elle décrocha. C’était la logeuse d’Arthur à New York – il venait d’emménager à Brooklyn- il avait eu une petite crise cardiaque la nuit dernière et elle avait dû appeler les urgences. Arthur avait signalé qu’en cas de problème, Eliane était la personne à contacter. Sans attendre qu’on lui en dise ou demande plus, Eliane prit note de tous les détails pour retrouver madame Parks, la logeuse. Elle fit ses bagages et le lendemain à l’aube elle était dans le premier avion pour New York avec tout ce qu’il restait de ses économies et de sa bourse mensuelle.

Elle commença à veiller sur son bien-aimé, perdit sa place à l’Université, s’engagea dans une agence de femmes de ménage et demeurait autant qu’elle le pouvait auprès de son Arthur. L’argent qu’elle gagnait n’était pas du tout suffisant pour tous les soins d’Arthur. Les médecins commençaient à envisager l’opportunité d’une opération chirurgicale. La petite clinique n’étant pas outillée, il faudrait transférer le patient dans un plus grand hôpital. Trois soucis se posaient, le manque de moyens financiers, l’assurance inexistante d’Arthur et le visa d’étudiant d’Eliane sur le point d’être révoqué vu qu’elle ne partait plus en cours. Le stress de tout ceci pesait sur notre pauvre amie mais un soir, alors que  les délais commençaient à courir, le ciel pourvut pour une solution providentielle.

Eliane faisait le ménage dans des bureaux sur Wallstreet. L’endroit était désert et ses compagnes travaillaient aux étages supérieurs. Alors qu’elle allait attaquer le dernier bureau de son étage, elle eut la surprise d’y trouver un homme endormi sur le canapé. L’homme d’une trentaine d’années, roupillait en costume trois pièces sur le canapé de cuir. Eliane allait l’abandonner à son doux sommeil mais il ouvrit les yeux quand elle se retournait et l’interrompit.

  • Vous venez déjà pour le ménage ?
  • Il est vingt-deux heures monsieur, répondit-elle posément en baissant humblement la tête.
  • Mince, j’aurais donc dormi aussi longtemps ? En passant, je m’appelle John, John Adishie je suis courtier ici. Et vous princesse, quel est votre nom ?
  • Je ne suis pas une princesse et je ne pense pas, monsieur, que vous ayez besoin de savoir comment je m’appelle.
  • Toute femme qui attire et retient l’œil d’un prince est une princesse et voyez-vous, dans mon Nigéria natal je suis un prince, pas un prince héritier certes, mais un prince quand même. Et une femme d’une beauté aussi sauvage que la vôtre…
  • Epargnez votre baratin, monsieur, je dois faire le ménage alors s’il vous plait, sortez.
  • Laissez-moi au moins le privilège de vous regarder travailler.
  • Comme bon vous semblera.

Depuis ce soir, John pourchassa de ses assiduités la petite Eliane. Il alla jusqu’à la suivre un soir jusqu’au restaurant où elle venait de trouver son second boulot. Il y mangeait tous les soirs malgré que la bouffe n’y fût pas digne d’être appelée ainsi. Il patientait jusqu’à la fin du service d’Eliane et la raccompagnait à pied jusqu’au métro voisin parce qu’elle refusait évidemment de monter dans sa voiture. Les médecins mettaient de plus en plus la pression à Eliane, Arthur passait sans arrêt de coma à conscience et chacun de ses états comateux était plus profond que le précédent. Un soir qu’il était conscient, il discutait avec Eliane, envisageant qu’elle abandonna simplement l’idée de lui sauver la vie. Le stress la finissait à petit feu, elle n’avait plus de temps pour prendre soin d’elle et de la voir ainsi lui brisait le cœur.

  • Si ce n’est qu’une question d’argent on en trouvera Arthur. Tu ne dois pas baisser les bras, suppliait-elle.
  • Et que comptes-tu faire pour trouver les quinze mille dollars qu’il faut ? Trouvez un troisième boulot ? Tu n’es pas éternelle et tu es déjà si faible et prise Eliane… Tu dois prendre soin de toi. Et tout ça tu as l’administration sur le dos, je te signale que tu es convoquée pour la semaine prochaine. Tu ferais mieux de trouver de quoi t’inscrire dans n’importe quelle école qu’au moins tu conserves ta carte de séjour.
  • Arrête de me parler comme ça, Arthur. Si je ne m’occupe pas de toi qui le fera ?
  • Je suis le propre responsable de ma situation, tu aurais mieux fait de rester au Texas étudier.
  • Non, ça suffit, Arthur.

Elle était en larmes, tournant en rond dans la pièce comme une lionne en cage.

  • Tu ne vas pas me reprocher de prendre soin de l’homme que j’aime, tu n’as pas le droit. Quand on quittait la Chine, on savait très bien qu’une fois qu’on se retrouverait ici, on prendrait soin l’un de l’autre.
  • Mais tu ne peux pas continuer ainsi à te bercer d’illusions, on ne trouvera jamais l’argent pour me soigner, je vais mourir Eliane et tu devrais t’y préparer et te trouver un avenir.
  • Je ne l’accepte pas et je trouverai l’argent qu’il faut, je le trouverai.
  • Arrête…

Elle n’écoutait déjà plus et referma la porte en sortant de la pièce. Elle se refugia dans la pièce voisine qui était vide et alors qu’elle pleurait à chaudes larmes assise sur le sol glacé, l’impensable se produisit. Deux hommes déboulèrent, un médecin qu’Eliane ne connaissait pas et John. Les rires des deux compères s’estompèrent tout de suite à la vue de la pauvre petite. Elle aurait voulu se lever pour s’enfuir mais ses forces ne le lui permettaient pas et les larmes qui continuaient de couler à flots n’aidaient pas non plus. John fit signe à son ami de le laisser gérer l’affaire car il connaissait la jeune dame. Surpris mais compréhensif, le docteur se retira et ferma la porte derrière lui. John s’assit près d’Eliane, patienta un peu puis glissa son bras sur son épaule et l’attira contre lui. Après quelques réticences, elle céda et continua de pleurer lovée contre notre beau prince. Après une dizaine de minutes, elle finit par se calmer.

  • Puis-je savoir ce qui ne va pas, princesse ?
  • Ne m’appelez pas princesse s’il vous plait, je n’ai rien d’une princesse.
  • Je vous le redirai cent fois si vous voulez, mais à mes yeux vous êtes une princesse. Maintenant dites-moi ce qui attriste ma jolie princesse.
  • Comme si vous vous en souciez…
  • Si je ne me souciais pas de vous je ne vous suivrais pas depuis bientôt trois mois. Je ne vous ferai pas l’affront de vous dire que je vous aime déjà, ça vous semblerait trop pressé et sonnerait faux mais la réalité est bien là, je tiens à vous pour ne pas dire que vous me fascinez et que vous comptez pour moi. Je veux revoir le sourire que j’ai pu entrevoir deux fois déjà, je veux que votre regard brille comme lorsque vous êtes en colère contre moi, que vos petites mains me frappent tant que vous le souhaitez du moment que la tristesse ne touche plus à ce si beau visage ivoire…
  • Ne parlez pas comme ça, ce n’est pas votre devoir de veiller sur moi.
  • Et c’est celui de qui ? S’il est la raison de vos larmes alors il ne vous mérite absolument pas.
  • Qu’est-ce que vous en savez ?
  • Ma grand-mère de son vivant disait toujours qu’un homme ne doit jamais faire couler les larmes de la femme qu’il aime.
  • Peu importe. Ca va maintenant.
  • Je veux vraiment vous aider Eliane…
  • Vous ne pouvez rien faire, John.
  • Expliquez-moi au moins que j’en juge personnellement.

Elle hésita pendant quelques minutes, se leva pour regarder par la fenêtre, prit une grande inspiration, se retourna vers John puis se décida à parler.

  • L’histoire est longue et je ne veux pas vous être redevable.
  • Parlez déjà, c’est un premier pas.
  • En quelques mots, je suis arrivée ici grâce à mon frère. J’étudiais l’histoire à l’Université du Texas, jusqu’à ce qu’Arthur, mon frère, tombe malade. On est venu ici pour le soigner, du coup j’ai laissé mes études. Il faut beaucoup d’argent pour l’opération et malgré mes travaux, je ne réussis même pas à atteindre le dixième de ce qu’il faut. D’ici une semaine et demie, après mon rendez-vous à l’immigration, il se peut que je sois renvoyée en Chine. Mon frère mourra donc ici seul et sans que je ne puisse rien faire de plus…
  • Combien faudrait-il ?
  • Je vous ai dit que je ne voulais pas vous être redevable.
  • Vous n’avez pas à l’être.
  • Comment ne pas…
  • Arrêtez de souffrir toute seule et de vous torturer, vous n’êtes pas seule et votre frère non plus désormais.
  • Non, non John, arrêtez.

Pour toute réponse il se leva, s’avança vers elle, l’enlaça et lui vola un baiser passionné. Trop faible pour résister, elle se laissa faire.

  • Laissez-moi vous aimez Eliane, conclut-il la tenant toujours dans ses bras.

Elle baissa les yeux et s’enfuit ce soir-là. Consciente toutefois de l’opportunité qui s’ouvrait à elle, ce d’autant plus que John avait la nationalité américaine. Elle se résolut à faire ce qu’il fallait. En une semaine, elle acheva de gagner la confiance de John et devint madame Adishie grâce à quelques larmes bien placées. Sauvée du rapatriement et mariée à un riche financier, le sort semblait enfin cesser de s’acharner sur le petit duo Lee. C’était sans compter sur le souffle glacé de la mort…

***

Eliane reprit conscience à l’aube. Elle était toujours dans les bras de John. Le prince était plutôt bel homme avait-elle fini par penser. Sa petite barbe aux finitions soigneuses, son teint d’ébène profond, ses grands yeux marron, ses cheveux taillés en brosse si doux au toucher… Ce torse puissant, ces bras musclés et rassurants, ces doigts épais qui savaient si bien l’étreindre, tout cela, elle le voyait. Au fond, ne faisait-elle pas depuis quelques mois le choix de la déraison ? Cet homme n’était-il pas, le véritable homme de sa vie et Dieu lui-même, par la mort d’Arthur et ce mariage, ne lui ouvrait-il pas un nouveau chapitre ? Elle s’interrogeait, silencieuse, contemplant son bienfaiteur. Qu’allait-elle faire une fois le jour levé ? Elle n’eut pas le temps de se poser la question bien longtemps. Les mains de John l’attirèrent plus près encore tandis que ses délicieux yeux marron se posaient sur sa belle.

  • Bonjour, ma princesse.
  • Bonjour, John.

Il sourit, c’était la première fois qu’elle ne le reprenait pas quand il l’appelait princesse.

  • Je… j’aimerais voir son corps.

La phrase tomba comme un coup de marteau. Aucune transition, aucun répit, elle n’avait donc d’yeux que pour cet Arthur. Il était déçu, mais réaliste, frère ou pas, cet homme comptait pour la femme qu’il aimait alors il devait jouer le jeu.

  • J’ai appelé hier mon ami, le docteur Abernati à la clinique. Il m’a dit pour l’erreur et m’a aussi promis qu’ils faisaient tout pour retrouver au plus vite le corps d’Arthur.
  • Ils doivent savoir où a été fait le transfert, non ?
  • Oui, mais le corps n’est jamais arrivé à destination pour te dire la vérité.
  • Jamais ?
  • On pense à une erreur du transporteur alors l’enquête est en cours depuis hier du côté de l’entreprise de transport. Je n’en sais pas plus vu que je suis ici. Mais toi, tu ne devrais pas te torturer l’esprit, on le retrouvera rapidement. Peut-être l’ont-ils livré dans une des facultés de médecine de la région. Repose-toi d’abord, tu dois être ta priorité pour l’instant ma princesse…

Elle hocha la tête sans conviction et resta lovée contre son mari, dessinant dans sa tête son plan d’action une fois sortie de l’hôpital. Le médecin arriva pour sa ronde un peu après que le petit déjeuner leur fut servi. Eliane n’avait rien de grave, juste besoin de repos et d’une meilleure alimentation. Elle se sentit honteuse sur ce dernier point car ça rappelait qu’en fait, elle n’avait il y a quelques semaines encore, rien de la riche épouse qu’elle était aujourd’hui. Sentant sa gêne, John l’embrassa sur le front et plaisanta, disant qu’elle devrait mettre fin à son régime. Le médecin sourit et sortit sur cette remarque. Eliane devait rester encore une ou deux journées en observation puis elle pourrait rentrer. John lui fit promettre de ne pas commettre d’impair et de rester au repos. Elle abdiqua et céda sous un énième baiser avant que John ne fonce à son boulot.

Les jours passèrent, les semaines aussi, l’enquête officielle sur la disparition du corps d’Arthur piétinait. Le camion qui était venu pour le transport n’était finalement pas répertorié. Le chauffeur et le transporteur que montraient les vidéos des caméras de surveillance ne ressemblaient à personne de la compagnie. Leurs visages n’étaient même pas répertoriés dans le fichier criminel de la police. Arthur était porté disparu et la police allait bientôt laisser l’affaire. « A quoi bon s’occuper d’un homme déjà mort et de mort naturelle qui plus est ?» disait le lieutenant en charge de l’enquête. « Madame doit se résoudre à faire son deuil » appuyait le capitaine Adams sans ménagement. Mais Eliane n’était pas de cet avis. Elle décida avec l’appui de John d’engager un détective privé, qui, malheureusement au bout de quelques mois, revint avec le même verdict. L’affaire était un casse-tête irrésoluble. John, en homme patient, supportait la lubie de sa femme, soupçonnant tout de même encore plus que cet homme ne fût en rien le frère de sa belle. Une femme ne pouvait pas se refuser aux avances d’un autre au nom de la mort de son frère. Elle ne pouvait pas s’empêcher de vivre une relation amoureuse qui pourrait la consoler et choisir de continuer de pleurer toutes les nuits pour un homme déjà mort. Mais il le tolérait. John savait avec certitude, qu’un pas après l’autre, Eliane s’abandonnerait à lui.

Le cinquième mois après attente lui donna raison, elle accepta enfin d’emménager avec son mari. Le sixième mois poursuivit le travail, elle s’accordait désormais de rire avec John, de diner avec lui en extérieur, de rencontrer ses amis, le couple commençait à plus sérieusement se définir. Le huitième mois, la belle-mère débarqua. Au départ hargneuse, elle finit toutefois par accepter sa belle-fille et même en prendre soin. Le neuvième mois lui offrit le  saint graal de son attente. Un soir de pluie, profitant d’une intimité retrouvée car la belle-mère faisait une escapade chez un autre fils au Canada, le petit couple s’offrit une nuit de rêve. Ballade par Central Park, petit pique-nique sur le pouce, petit séjour au cinéma, délicieux dîner préparé par les soins de monsieur une fois rentrés à la maison, petite bouteille de vin en bouquinant lovés l’un contre l’autre, puis une nuit torride où enfin, oui enfin, Eliane s’offrit avec bonheur. John était comblé. Mais pas plus comblé qu’il le fut le douzième mois quand le verdict tomba, la première véritable nuit d’amour ou l’une des suivantes avait porté du fruit. Le couple et la belle-mère persistante étaient dans la joie. Le tableau malgré les petits différends familiaux était parfait, parfait jusqu’à l’arrivée des boîtes.

Un matin du douzième mois, alors qu’Eliane sortait récupérer le courrier comme à son habitude, elle trouva sur le pas de la porte une boîte lui étant adressée. Dans la boîte d’un blanc immaculé, trois choses ou plutôt quatre : un gâteau de riz, un beignet de crevette, une rose rouge écarlate et un mot. Sur le mot en caractère chinois on pouvait lire « Attention à ton choix ». Ces mots glacèrent Eliane qui fonça dans la rue pour voir si quelqu’un était encore là pour observer sa réaction. Elle comprit tout de suite que seul quelqu’un connaissant l’histoire de ses parents aurait pu laisser ce mot. Elle pensa tout de suite à Arthur, mais se raisonnant, elle se dit que ce n’était qu’une erreur, une farce, un hasard, un coup peut-être des hommes de Wang, mais pas Arthur, elle devait rester raisonnable. Elle jeta la boite et rentra à l’intérieur. La belle-mère s’inquiéta de ce qu’elle avait mis tant de temps pour aller chercher des lettres juste à l’entrée. Eliane marmonna qu’elle s’était attardée pour voir l’état des fleurs. Maman Onieshi Adishie la regarda du coin de l’œil comme si elle savait qu’Eliane mentait mais elle ne dit rien de plus. Deux jours plus tard, le scénario se répéta, le même type de carton, le même contenu, le même mot. Une deuxième fois, c’était troublant mais pas assez pour qu’Eliane se décide à en parler, ce d’autant plus qu’elle n’avait jamais expliqué ces parties-là de l’histoire à John. Tant l’histoire de ses parents, que le fait qu’elle était promise à Arthur qui n’était pas son frère. Que dire alors du volet criminel de la vie d’Arthur ? Elle l’avait tu pour ne pas faire mauvaise figure devant John. « Cet homme était bon et patient mais qui sait ce qu’un homme aussi important pourrait tolérer venant de celle qui désormais partageait sa vie ? Et cette belle-mère omniprésente et encombrante, elle aurait tôt fait de me jeter à la rue moi et l’enfant que je porte », voilà les pensées qui germaient dans la tête d’Eliane alors qu’elle jetait la deuxième boite. Les boites se succédèrent tous les deux ou trois jours. Eliane ne prenait même plus le temps de les ouvrir et les jetait aussitôt. Puis un matin il n’y eut plus rien. Plus rien jusqu’au premier jour de son cinquième mois de grossesse. Son ventre pointait déjà plutôt fièrement. Elle sortit ce matin-là dans une robe de chambre rose en flanelle, elle était rayonnante et sa nouvelle coupe courte lui allait à ravir.  Elle avait tiré le courrier de la boite aux lettres et remontait l’aller en triant les lettres quand elle tomba sur une qui n’avait aucune indication. Craignant le retour du harceleur, elle l’ouvrit et à raison. Elle trouva un mot en chinois, sans doute du même auteur que les mots des cartons. La lettre était brève, sans indication superflue : « Comme tu as changé… Veux-tu dire que tu m’as complètement oublié, ma rose ? ». Eliane se figea. Elle n’était plus sûre de comprendre et craignant de perdre l’équilibre, elle s’appuya sur le socle en granit d’un des bustes du jardin. Il n’y avait plus de doute possible. Seul un homme l’appelait ma  rose, seul un aurait pu connaitre ce petit nom et l’histoire des parents : Arthur. Arthur ne serait donc pas mort ?

Eliane garda la lettre au fond d’un de ses tiroirs. Les jours qui suivirent, nulle autre missive. Elle crut alors qu’elle avait juste exagéré. Elle commençait à reprendre ses aises loin de son état d’alerte qui gênait énormément la petite belle-mère. En effet, depuis la lettre, Eliane était plus irritable que jamais et dormait peu. Elle guettait sans arrêt par la fenêtre et avait souvent des accès de fièvre. Un soir, quelqu’un cogna à la porte, Eliane se précipita pour voir. Mais il n’y avait personne, juste une rose rouge posée sur le paillasson. Elle courut dans l’allée, pour arrêter celui qui aurait pu la déposer mais tout ce qu’elle vit fut une ombre disparaissant au coin de la rue. La belle-mère ayant assisté à la scène commença à avoir encore plus de soupçons. Le lendemain, une lettre arriva en anglais cette fois-ci « Ne m’oublie pas, je t’en supplie, ne m’efface pas de ta vie, ne me tue pas. Ma rose, mon amour, reviens moi. ». A sa lecture, Eliane défaillit et se retrouva assise à même le perron de sa maison. Son souffle était court et c’est avec beaucoup d’efforts qu’elle ne céda pas à ses cordes vocales qui auraient volontiers crié. Après cinq minutes pour reprendre son souffle, elle fonça dans sa chambre bousculant au passage la petite mère qui eut tôt fait de lui emboiter pas. Eliane pensait pouvoir se réfugier dans sa chambre  mais c’était sans compter sur mama Onieshi qui ouvrit sans ménagement la porte et lui tira la lettre des mains sans qu’elle ne puisse réagir ou se révolter.

  • C’est donc ça que tu caches depuis tout ce temps, commença sur un ton amère et piquant la petite femme ronde. Oser tromper mon fils ? Tu n’as pas honte ?
  • Je ne trompe pas John. Ce n’est pas ce que vous croyez.
  • Et les cadeaux que tu recevais et cette lettre, ils veulent dire quoi ?
  • Je ne sais pas exactement mama, mais…
  • Ne m’appelle pas mama, menteuse ! Tu vas parler maintenant, dit-elle, lui assenant une pichenette sur le front. Tout ça tu es enceinte, dis-moi la vérité ou tu peux être sûre que je dirai à mon fils de te jeter dehors. Il a beau avoir été têtu au point de t’épouser sans mon approbation mais un homme noir, Africain, un prince de surcroit ne supportera pas l’affront d’une tromperie encore moins d’un bâtard.
  • Je n’ai pas trompé John. Je peux vous le jurer, je n’ai pas trompé John et cet enfant est le sien.
  • Et les lettres et toutes ces boites, c’est qui ?
  • Arthur…
  • Ton frère ? Il n’est pas censé être mort ?
  • Je pensais aussi…
  • Et pourquoi ton frère t’appellerait sa rose et son amour ?
  • Réponds moi tout de suite Eliane et ne me dit pas que c’était de l’inceste.
  • Non, non. Arthur Lee était mon plus vieil ami d’enfance et comme nous avons le même nom, pour venir ici, nous avons prétendu être frère et sœur.
  • Ami d’enfance ? Ne mets pas les mots qui ne correspondent à rien sur votre relation. Dis-moi la vérité, tu as assez porté de poids comme ça.
  • Nous étions promis l’un à l’autre.
  • Promis ?
  • Cela se fait encore dans notre culture et nous nous en accommodions plutôt bien.
  • Je comprends mieux. Et tu aimes ce garçon ? Et pour sa mort c’était quoi le truc ?
  • J’ai aimé Arthur, sincèrement et puis quand il est mort ou du moins quand j’ai cru… je pensais pouvoir passer à autre chose et être heureuse avec John et j’aime John. Mais je ne sais pas ce qui se passe. Je ne suis même pas sûre que ce soit lui mais il n’y a que lui pour écrire ainsi. Je ne sais pas, je ne sais pas…

Elle était toute en larmes à la fin de l’histoire. Mama Onieshi l’observait, puis délaissa sa colère pour la bienveillance. Elle approcha et s’assit auprès de sa belle-fille et la prit dans ses bras comme une mère aurait pris une enfant. Eliane pleura longuement contre la généreuse poitrine de sa belle-mère, puis se ressaisit brusquement.

  • N’en parle pas à John mama, il s’inquièterait trop.
  • Mais c’est ton mari et il pourrait régler le problème. Qu’attends-tu exactement ?
  • Je suis sûre que si je parle avec Arthur je saurais, je saurais tout et saurait le convaincre de me laisser tranquille.
  • Ou alors il t’enlèvera avec lui. Ton ami n’est pas net, Eliane et tu devrais arrêter de te leurrer à son sujet. Il a dû tremper dans des affaires louches et maintenant qu’il voit que tu es riche, il veut sa part ou je ne sais quoi trop de ce genre.
  • Il n’est pas méchant…
  • Il est sensé quand même être mort ton ami. Je trouve le mensonge et le coup monté que cela impliquerait suffisamment méchant ma petite. Tu n’es pas sage de vouloir régler l’histoire seule.
  • Mais mama… qui sait peut-être ce n’est même pas lui.
  • Alors qui ?
  • Je ne sais pas…

***

Après la lettre, ce fût étrangement le calme plat pendant encore trois mois. Eliane et sa belle-mère s’en réjouissait. Il serait donc possible pour la jeune femme d’accoucher sans problème après tout. Toute la petite famille se concentrait donc à constituer une layette, pronostiquant sur le sexe du bébé, sur lequel des parents gagnerait la bataille de la ressemblance, toutes ces choses qui font le quotidien d’une famille normale attendant un bébé. Une après-midi, Eliane prit un taxi aux sorties d’une visite médicale de routine. Elle s’installa à l’arrière, annonça sa destination au chauffeur et s’enfonça dans la banquette un peu fatiguée. Elle contempla son ventre rond et alors qu’elle posa sa main dessus, son occupant s’agita brusquement. La douleur était vive mais supportable. Elle essaya alors de parler à son hôte, qu’il se calme et soit patient, mais rien n’y faisait, ça s’agitait de part et d’autres dans ses entrailles comme si on cherchait quelque chose. Malgré la douleur qui se faisait de plus en plus aigüe, Eliane tenta de reprendre son souffle pour chanter une mélodie qui avait l’habitude de calmer le bébé en de pareils moments. Elle s’y essaya deux puis trois minutes, sans succès. Les notes semblaient avoir perdu de leur superbe et de leur magie, le bébé s’agitait toujours autant. Il valait mieux retourner à la clinique, pensa-t-elle dans un éclair. Elle leva la tête pour interpeller le chauffeur mais le visage qu’elle croisa dans le rétroviseur et le sourire sardonique qu’il affichait la figèrent sur le coup. L’homme était un de ceux qu’elle avait vu dans l’appartement d’Arthur le matin des grandes révélations. Ce type était l’un des hommes de Wang, elle n’avait pas de doutes là-dessus.

Regardant la route, elle vit tout de suite qu’elle ne rentrait pas en direction de chez elle mais qu’elle se trouvait dans les bouchons menant vers Chinatown. Elle était en danger. Elle essaya de forcer la portière mais celle-ci était verrouillée. Elle aurait voulu crier et faire de grands signes à quelqu’un mais les vitres fumées et le bruit constant des klaxons l’en empêcheraient. Elle pensa à briser la vitre grâce à son sac à main, mais l’idée lui venait à peine que le chauffeur se retourna et pulvérisa quelque chose sur son visage. Sa vision se brouilla instantanément et elle s’affala sur la banquette impuissante.

Son réveil fût lent. La première fois qu’elle ouvrit les yeux, il y avait des ombres d’hommes en face d’elle. Autour, beaucoup de bruits un peu comme une dispute générale. Elle voulut se lever mais quelqu’un le constatant lui pressa la bouche et le nez avec un drôle de linge. Elle résista un peu mais sombra de nouveau dans les limbes. Quand elle s’éveilla encore, elle se trouvait assise dans une pièce sombre et vide. Grace au peu de lumière qui entrait par la seule fenêtre de la pièce, elle réussit à distinguer une porte en fer digne d’une cellule de donjon. Elle voulut se lever mais une drôle de douleur la tenait. Au-delà de la peur et de la fatigue qui la tenaillaient, quelque chose de lourd comprimait ses poumons et pesait sur ses épaules et sa poitrine. Les flashs de toutes les choses étranges de ces derniers mois repassaient en boucle dans son esprit. Les lettres, les boites, les cauchemars, l’impression d’être épiée, toutes les frayeurs que ces choses lui avaient causée et qu’elle avait enfouies, tout remontait comme un bloc de granite compact qui s’écrasait sur son corps et son esprit. Au-dedans d’elle, son enfant n’était pas épargné. Il s’agitait de plus belle et sa mère en souffrait. Que se passait-il ? Où était-elle ? Qu’allait-il lui arrivé ?

Des questions pareilles s’entremêlaient dans son for intérieur. Un bruit de clé tournant dans la serrure de la porte mit une pause à son tourment. On alluma la lumière. Un vieil homme corpulent fit son entrée. Il portait un costume trois pièces entièrement blanc. La main portée à son épais bouc gris-blanc, il observait la petite avec une certaine tristesse dans les yeux. Il quitta la porte et s’avança d’un pas net et sûr vers la petite. Il lui offrit sa main pour la relever. Eliane tremblante accepta l’aide, se releva et suivit le monsieur hors de la pièce.

Ils se trouvaient dans un grand entrepôt de marchandises. Des cartons étaient empilés à  perte de vue dans le grand espace. Dans le coin bureau, des hommes en bleu de travail s’affairaient. Ils consultaient divers plans et plannings, négociaient en chinois entre eux et avec des interlocuteurs au téléphone. Pour peu on se serait cru dans une entreprise normale. Le monsieur en costume blanc délaissa la main tremblante d’Eliane deux minutes, le temps de taper dans les mains afin que ses hommes remarquant sa présence s’exécutent comme sans doute il avait déjà été convenu. Deux hommes sortirent de nulle part avec une table. Un autre avec une nappe et un panier, un autre avec deux chaises de jardin en fer forgé. La table mise, le vieil homme offrit une chaise à Eliane qui toujours stupéfaite obéissait machinalement. Ils prirent place et le service commença.

  • Je suppose que vous vous souvenez de moi, Eliane.

Pour toute réponse, elle hocha la  tête.

  • Je suis monsieur Wang, Ping Wang. J’étais l’employeur de votre ami et un ancien ami de vos parents. Mais ça vous le savez.

Elle hocha une fois de plus la tête.

  • Je suis assez désolée de toujours vous rencontrez dans des contextes plutôt fâcheux. C’est mon fils Ilang, qui vous a fait kidnapper.

Elle avala sa salive puis demeura aussi immobile qu’elle l’était depuis le début de la conversation.

  • Il pensait que votre mari devrait nous payer une rançon pour vous et à cause de ce qu’il nous avait avec Arthur.

Eliane fronça les sourcils, dubitative.

  • Ah oui, vous ne savez probablement rien. Et ce n’est sûrement pas à moi de vous le dire. Moi ce qui m’intéresse c’est vous.
  • Qu’est-ce qui se passe ?
  • Vous ne devriez pas avoir peur mon enfant, pas le moins du monde. Je vous relâcherai. Accordez-moi juste le plaisir d’un repas en votre compagnie.

Il sourit et se servit un verre de vin.

  • Rien à cette table n’est empoisonné vous savez. Je ne vous ferai jamais de mal, vous auriez pu être ma fille après tout. Du moins, si votre mère m’avait choisi moi.

Il dit cette dernière phrase avec une rage contenue. A la manière dont il serrait le pied du verre de vin, on eut cru qu’il l’étranglait. Eliane en eut des frissons et il le remarqua.

  • Pardon, je n’ai toujours pas réussi à faire mon deuil de cet amour perdu. C’est d’ailleurs entre autres, pour ça que mon fils a cru que j’aurais envie de me venger en vous utilisant ou en vous faisant du mal. Mais cela ne m’intéresse pas, Eli. Je vous l’assure sur ma vie.

Monsieur Wang prit sa première gorgée de vin, regarda longuement Eliane avec des yeux pleins d’envie et de nostalgie. Alors qu’il approchait le verre de ses lèvres pour la seconde fois, son visage se crispa. Sa main lâcha le verre et il serra puis frappa compulsivement sa poitrine avant de s’écrouler dans le potage qui venait de leur être servi. Eliane cria mais les hommes tout autour restèrent comme indifférents. La tête de monsieur Wang en tombant dans le plat l’avait brisé. On pouvait désormais voir, se mêlant à la soupe couleur crème coulant sur la table, du sang d’un rouge sombre qui se diluait dans la mixture et les morceaux de légumes. Un jeune homme fit son entrée. Il portait un costume noir comme les hommes qui l’accompagnaient. Le jeune homme n’était autre que le chauffeur de cet après-midi. Il avançait avec son sourire maléfique vers la table, claqua des doigts pour que la table soit débarrassée et le corps par la même occasion. Le ménage fait, il s’assit en lieu et place du mort, en face d’une Eliane complètement tétanisée.

  • Ne faites pas cette tête horrifiée, père a fait son temps. Il était déjà trop faible et devenait un poids pour l’organisation. Et voyons le bon côté des choses, il est mort en face du visage qui lui rappelait la femme qu’il a toujours aimé.
  • Comment pouvez-vous ?
  • Oh, ils disent souvent que je suis un monstre mais bon… Ce n’est pas la question du jour. Ma question du jour, petite dame, est pour vous. Quel est votre secret ?
  • Pardon ?
  • Votre secret ? Comment faites-vous pour rendre fous les hommes que vous rencontrez ?
  • Je ne vois pas de quoi vous voulez parler monsieur.
  • Eh bien, je parle d’Arthur et puis de John et aussi… un peu de moi. Vous ne vous en doutiez pas n’est-ce-pas ?

Ilang débita ces mots avec un sérieux à nul autre pareil. Il observait et attendait la réaction d’Eliane mais la pauvre enfant ne savait trop sur quel pied danser. Cet homme venait de tuer ou faire tuer son père, il mentionnait John et de surcroît il prétendait avoir des sentiments pour elle. Se pouvait-il qu’il fût impliqué dans la disparition  du corps d’Arthur ? Se pouvait-il que ce fût lui qui soit à l’origine des présents étranges et des lettres ?  Elle n’eut pas l’occasion de finir de s’interroger que le psychopathe partit dans un fou rire sonore et inquiétant.

  • Vous n’avez pas vraiment cru que j’avais des sentiments pour vous petite garce. Vous êtes jolie mais je ne comprends pas pourquoi deux hommes ont abandonnés leurs convictions et même leurs vies pour une petite chose comme vous.
  • Qu’est-ce que vous en savez ?
  • Je sais tout ma petite, et même bien plus que ce que tu ne sais. Je sais par exemple que ton bien aimé Arthur n’est pas mort. Enfin, bien aimé… C’est encore à vérifier. La pseudo-dépouille était encore chaude que tu convolais dans les bras d’un riche nigérian. Oh, pauvre Arthur.
  • Je ne vous permets pas de me juger !
  • C’est ton attitude qui te juge petite garce, pas moi. Si je devais te juger, tu serais déjà morte tout simplement.
  • Vous êtes vraiment un monstre.
  • Hum ! Ah bon ? Et pourtant je ne t’ai pas encore personnellement faite souffrir.
  • Qu’allez-vous me faire ?
  • Pour l’instant rien sinon te raconter une petite histoire. Après, quand j’aurais récupéré la rançon que j’ai demandée à la famille de ton larbin de mari, je verrais bien ce qu’il faut que je te fasse.
  • John…
  • Tut tut tut, ne te fais pas de souci pour ce malheureux, il sait se défendre tout seul et ce ne sont pas les quelques millions que je leur ai demandé qui entamerons son patrimoine financier.
  • Ne parlez pas de John ! Il n’a rien d’un malhonnête comme vous. Vous n’irez nulle part avec l’argent que vous voulez lui prendre. Il me retrouvera et vous serez arrêté ou tué, vous ne méritez que ça !
  • Hum, tu parles sans savoir petite garce…

Il se leva et vint s’asseoir sur le rebord de la table près d’Eliane. Il fit signe à un de ses hommes qui attrapant les mains d’Eliane les passa dans le dos de la chaise et les ligota.

  • Bien, dit-il en posant une main sur le visage d’Eliane qui se détourna aussitôt. Je vais te raconter ma petite histoire. Mais je vais la faire courte, histoire de lire rapidement la déception sur ta petite bouille d’ange maudit. Il était donc une fois, un jeune chinois venant de son pauvre pays pour trouver le bonheur chez l’oncle Sam. Le petit homme, d’une vingtaine d’années toqua à notre porte un matin. Mon père le prit sous son aile et le fit rentrer dans nos affaires tant légales qu’illégales. Il était bon, tellement bon dans ce qu’il faisait que mon père lui confia toute une région de notre business chose qu’il n’avait pas faite même pour moi qui était son propre fils. Un peu jaloux je l’avoue, je décidai de faire tomber le petit prodige. Après quelques soirées avec moi, il commit l’erreur qu’aucun dealer ne doit faire : consommer sa marchandise. Les premiers mois, il en devint tellement accro que ses affaires s’en trouvèrent plombées. Père le sermonna et il reprit un semblant de droit chemin. Il emprunta de quoi s’installer dans un petit coin simple et même dans ce coin perdu du Texas où il voulut aller, père trouva l’occasion de le responsabiliser. Je m’en foutais cette fois-ci, surtout que ses résultats d’abord satisfaisants étaient en baisse. J’entendis ensuite parler d’une tentatrice, d’une petite garce qu’il avait fait venir de Chine… Tu devines aisément qu’il s’agit de toi. Je trahis la chose chez père. Et il allait enfin sanctionner ce crétin quand tu es intervenue avec ta petite gueule ! Du coup, on a laissé passer et toi tu l’as largué et il est revenu ici, à New-York, sur MON terrain ! Il s’est obstiné à ne plus bosser pour nous et après quelques jours de torture on l’a laissé rentrer dans son appart miteux. Et tu l’as retrouvé dans un hôpital je crois. Et puis après quelques temps, tu as cru qu’il était mort et nous aussi d’ailleurs. Pendant quelques jours.
  • Vous voulez dire que…
  • Tut, c’est moi qui raconte l’histoire non ? Et je disais donc que pendant quelques jours nous avons cru à sa mort, c’était avant de recevoir une mallette anonyme contenant la somme exacte de sa dette envers nous. Curieux que je suis, j’ai mené ma petite enquête et j’ai appris en appuyant un peu sur la corde sensible de l’un des médecins légistes que notre ami commun était en vie. Quelqu’un avait payé tout le personnel pour faire croire à sa mort et le faire disparaitre. Et tu devrais deviner aisément qui… J’ai cherché à retrouver sa trace mais sans succès. Puis je me suis dit qu’il fallait rester prêt de l’objet de ses désirs pour espérer l’attraper alors j’ai cherché votre adresse et posté quelques hommes pas loin. Il a fallu quelques mois avant que nous ayons un truc à nous mettre sous la dent. Un inconnu en pardessus passait déposer des boites sur votre perron. Des boites dont mes hommes m’ont rapporté le contenu. J’ai su que c’était lui et qu’étrangement, tu n’étais donc pas lié au complot de sa disparition. J’ai dit à mes hommes de patienter, je trouvais la chose amusante. Mais pendant une période il a disparu de la circulation, j’ai cru au pire mais le malotru était encore en vie. Il est donc revenu et s’est converti aux lettres, je me demande d’ailleurs ce qu’elles disaient… Mais bon à la deuxième, j’en ai eu marre d’attendre alors je l’ai fait attraper par mes hommes. Et puis je l’ai fait parler à ma manière…
  • Qu’avez-vous fait à Arthur ? Où est-il ? Est-il en vie ?
  • Or, arrête de m’interrompre petite garce. Mettez-lui un bâillon qu’elle la ferme un peu.
  • Non, arr…
  • Ben voilà comme ça tu seras beaucoup plus calme. Je disais donc que j’ai fait parler ton ancien amoureux. Et j’ai découvert des choses très intéressantes. Tu te souviens surement du weekend où tu as épousé ton beau black. Figure toi que ton prince voulant faire les choses bien, est allez voir Arthur, qu’il pensait être ton frère pour que ce dernier lui donne sa bénédiction. Arthur, conscient de la chance qui s’offrait à toi et voulant te préserver, a non seulement donné sa bénédiction mais aussi négocié une généreuse porte de sortie. Ton amoureux riche a donc tout payé pour que ton amoureux pauvre qui prétendait être ton frère qui a mal tourné, puisse s’échapper et vous laisser vivre votre idylle. Allons, ne pleure pas petite chose. Le bienveillant Arthur n’a pas tenu bien longtemps, il voulait te récupérer et s’enfuir avec toi et l’argent de ton nouveau mari. Heureusement, je suis arrivé à temps. Quoi que je me demande maintenant qui des deux tu aurais choisi… Or, mais c’est qu’elle pleure vraiment la petite garce. Bref, tu n’auras plus vraiment l’occasion de faire un choix, il voulait jouer le mort et je lui ai donné un coup de main pour ça. Tu ne me crois peut-être pas…

Et il claqua des doigts comme tout à l’heure. Deux hommes arrivèrent, tenant sur leurs épaules un homme inanimé. Ils balancèrent au sol la dépouille. C’était celle d’un homme de belle stature, asiatique. Ses cheveux avaient été rasés de près, sur son visage une énorme balafre était imprimée quittant de sa tempe droite à son menton. Son torse nu portait la cicatrice d’une opération mais aussi plusieurs contusions déjà bleues. Une de ses jambes était tordue dans un sens inhabituel. Certains de ses orteils étaient écrasés, comme si l’on avait frappé dessus avec un marteau. La dépouille était plus que pâle, comme si elle avait en plus de la mort été congelée des jours durant. Dire qu’Eliane était en larmes à la vue de ceci, serait un euphémisme. On la voyait se débattre pour se lever et aller vers le corps. A force d’efforts et en poussant sur ses jambes, elle fit basculer sa chaise et s’en écarta assez vite pour ne pas tomber en même temps qu’elle. Elle courut vers le cadavre et son visage bâillonné tomba sur le torse d’Arthur. Il n’y avait plus de doute possible pour elle, son Arthur était mort. Son corps entier criait de détresse même en silence. Elle cognait son front contre la poitrine du mort espérant peut-être pouvoir le réveiller par miracle mais rien. Ilang observant la scène, se tordait de rire comme un fou. L’horrible instant dura quinze bonnes minutes. Puis il fit signe à ses hommes de tirer la petite de là et ramener le corps.

  • Si ça peut te rassurer, ses derniers mots étaient à ton endroit. Que je ne te fasse pas de mal, qu’il t’aime, et bla et bla. Allons ravale moi ces larmes. Si ton mari te voyait pleurer ainsi pour un autre, que penses-tu qu’il dirait ?

Les yeux d’Eliane s’écarquillèrent. Craignant le pire, elle suppliait, toujours les larmes aux yeux. Ilang riait, riait à en perdre haleine. Il fit encore signe à ses hommes et ils firent entrer John. Il était menotté mais apparemment en pleine santé.

  • Tu as cru que je l’avais tué hein ? N’est-ce-pas petite garce ?
  • Ne parlez pas à ma femme sur ce ton !
  • Toi le richard, tu la boucles avant que je ne change d’avis et te tue sur le champ.
  • Je vous ai amené votre argent, vous deviez nous laisser partir.
  • Et risquer que vous me dénonciez et fassiez remonter les flics à moi ? Allons, tu n’es pas sérieux richard ?
  • Vous aviez dit…
  • Tut, tut, vous parlez décidemment trop dans ce couple. Bon j’ai fini de m’amuser avec vous. Les gars emmenez les dans la chambre froide où se trouve le corps. Comme ça vous ferez une réunion de votre triangle amoureux.

Suivant les ordres, les hommes de mains tirèrent le couple dans de longs couloirs jusqu’à une massive porte en métal lourd. Ils ouvrirent la porte, détachèrent le couple, les poussèrent dans la pièce et refermèrent hermétiquement derrière eux. Eliane en larmes descendit vers la seule chose qu’il y avait en plus d’eux dans ce gros cube congelé, le corps d’Arthur. Elle pleura, longuement, bruyamment. John ne s’interposa pas, il s’assit dans un coin et leva la tête au ciel. Quand Eliane fut calmée, elle leva un regard coupable vers John, consciente qu’il avait surement dû être mis au courant de la part de vérité qu’elle avait depuis caché. Elle quitta le corps et s’approcha de son mari. Ses lèvres étaient tremblantes et les larmes n’avaient pas quitté son visage. Elle resta assise cinq minutes devant John mais n’osa pas dire le moindre mot. Puis s’armant de courage, elle s’inclina comme l’on ferait devant un maitre.

  • Je te demande pardon John, je ne voulais pas te mentir.
  • Je ne veux pas d’excuses Eliane, je me doutais bien depuis qu’il n’était pas que ton frère. Je veux juste savoir le reste de la vérité.
  • Le reste, demanda-t-elle en se redressant.
  • Oui, la vérité à notre sujet ? Après lui, n’avons-nous été qu’un mensonge ?
  • Non, John, non. Je t’aime John mais…
  • Mais quoi Eliane ? Malgré que je t’ai épousée dans ces drôles de conditions, malgré tout ce que j’ai donné pour toi, malgré l’enfant que tu portes, malgré tout mon amour, tu ne me faisais toujours pas assez confiance pour me dire la vérité ?
  • Ce n’est pas ça John…
  • C’est quoi donc Eliane ? Si tu me faisais confiance en serait-on là ? Franchement je n’en peux plus.
  • John…
  • Pff, laisse tomber.
  • John s’il te plait, je t’aime et tu le sais. Le reste n’a pas d’importance, c’est toi que j’aime je te le jure et je suis désolée pour mes manquements. Si je t’ai caché mon histoire avec Arthur c’est juste parce que je craignais ta réaction et pour ce qui s’est passé après, les lettres et tout, je ne voulais juste pas t’inquiéter. Je ne voulais pas te faire souffrir… J’ai aimé Arthur mais c’est fini. Si je l’avais revu, je lui aurais dit de nous laisser en paix, je te le jure. C’est juste qu’il est mon premier amour, ce n’est pas contre toi John. Je t’aime, je t’aime tellement… S’il te plait parle moi, parle-moi. Crie-moi dessus s’il le faut mais je t’en prie parle-moi.

John détournait le regard. Il avait beau faire semblant de ne pas sourciller, la lèvre qu’il mordait était bien signe qu’il se retenait juste de répondre. Eliane s’approcha de lui et posa ses mains sur son visage pour l’obliger à la regarder dans les yeux. Ils restèrent ainsi peu temps, puis excédé, John passa la main dans le cou d’Eliane pour l’attirer à lui et l’embrasser tendrement. Il retira ensuite son blouson en cuir et le posa sur les épaules de sa femme. Il l’installa dans ses bras et posa sa main sur son ventre qui tressaillit allègrement.

  • Ce sera un garçon. Je le sens.
  • A vrai dire…
  • Tu as craqué et demandé le sexe du bébé au médecin c’est ça ?
  • Non, non. Ça nous en aurons la surprise mais il a été obligé de me dire quand même autre chose qu’il a vu sur l’échographie et vérifié aussi.
  • Quoi ?
  • Ils sont deux. Jusqu’au septième mois l’un des bébés étaient toujours caché lorsqu’on faisait les examens mais oui, ils sont deux.
  • Waw mais comment il a pu ne pas remarquer ?
  • Un des bébés a une légère arythmie, le docteur dit que ce sera facilement corrigeable dès la naissance. Je te l’aurais dit ce soir en rentrant.
  • D’accord je vois. Ne t’inquiète pas tu sais. On va bientôt sortir d’ici, j’ai pris mes précautions avant de venir.
  • Tes précautions ?
  • Oui, j’ai dit à mère que si elle ne me voyait pas rentrer, elle devrait alerter la police. J’ai une petite puce GPS qu’un ami informaticien m’a offerte un jour et je l’ai caché dans ma chaussette alors ça ne devrait pas trop tarder.
  • Tu as fait ça ?
  • Tu sais je n’ai pas été un richard toute ma vie, avant que mon père n’accède au trône, nous étions des fuyards dans une région en guerre. Je suis un homme solide et tu dois me faire confiance et apprendre à compter sur moi. Surtout que pour toi, j’affronterais tout ma princesse et tu le sais.
  • John…
  • Je sais ma princesse, je sais aussi bien que toi qu’on n’a pas toujours le choix.

Le couple continua de discuter, luttant tous les deux contre le froid et le sommeil. Les heures passèrent en compte-goutte, toujours pas de nouvelles des secours. Le froid gagnait du terrain. Le couple affaiblit commença à sombrer dans les bras de Morphée. Ils s’y oublièrent et ne reprirent conscience que quelques temps plus tard.

Eliane ouvrit les yeux aux premières lueurs du jour. Elle était dans leur maison, couchée dans leur lit et ayant à son bras une perfusion couleur citron. Elle se leva inquiète, se demandant où était John. Et alors qu’elle se redressait, elle fit l’horrible constat de son ventre vide et presque plat, elle hurla. John et sa mère déboulèrent dans la chambre. Chacun portant au bras un petit être métisse qui tiraient avidement le lait de leurs biberons. Eliane eut un ouf de soulagement. Son mari et la belle-mère s’assirent chacun d’un côté du lit, encadrant la petite mère en pleur qui regardait tour à tour les petits anges à la peau couleur caramel et aux yeux bridés vert pour l’un et noir intense pour l’autre.

  • Ma reine, voici nos princes, enfin… Notre prince aux yeux noirs et sa magnifique petite sœur aux yeux verts presque aussi sublime que les tiens.
  • Tu les as nommés ? Et je dors depuis combien de temps ? Et le cœur ? Lequel…
  • Ma puce, du calme, du calme. Je vais tout te raconter mon amour. Oui, je les ai nommés mais tu pourras leur donner un deuxième prénom si tu veux. ça fait six semaines qu’ils sont nés et sept semaines que nous sommes libres tous les deux. Alors je te présente Mariam Adishie et son frère Jonathan Adishie. C’est pas mal non ?
  • Comme tu disais, on n’a pas toujours le choix.
  • Eli…

 

Et ils vécurent heureux et eurent d’autres enfants. Le bonheur toutefois dura jusqu’à ce que…

FIN ?

FAHI Leila, Tous droits réservés.

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