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Enfance corrompue (3)

  • Papa… qu’est-ce que tu es en train de faire ? Demandai-je d’une voix sombre.
  • Attends, Claire ! Je t’assure que ce n’est pas ce que tu crois…
  • Ne me prends pas pour une idiote s’il te plait ! Je ne suis plus une enfant ! Ne me mens pas ! Explosai-je. Ose me dire que ce n’est pas un cadavre qui se trouve là !

Un instant et malgré les fines gouttes de pluie, je pus lire dans ses yeux que j’avais tapé juste. Mon visage se décomposa. Mon cerveau avait déjà compris, mais mon cœur n’arrivait pas encore à l’accepter. Et voilà que d’un regard, il balaya tous mes doutes.

  • Tu ne comprends pas. Calme-toi et laisse-moi tout t’expliquer. C’est…c’était un accident.
  • Ah…ah…ah ah ah ah !

Je ne savais pas moi-même ce qui me prenait. Un fou rire inexplicable me prit tout d’un coup sans que je puisse m’arrêter. Je n’étais pas prête. C’était sans doute un effet à retardement du fait que je venais de découvrir que mon père était un meurtrier.

  • Claire… calme-toi et écoute moi.

Je le vis s’avancer vers moi.

  • NON ! Ne m’approche pas !

Je n’arrivais pas à mettre de l’ordre dans mes idées. Je n’ai jamais voulu savoir ça. J’aurai mieux fait de ne pas venir ci. J’aurai dû ranger ma curiosité au fin fond de ma boite à gant et ne jamais l’en faire sortir. J’avais maintenant du mal à respirer. On aurait dit que la forêt était plus dense et touffue. Ses arbres avaient l’air d’avoir triplé de taille comme dans les films Disney. Je me sentais mal. Ah, je m’en souvenais maintenant. C’est pour ça que je ne venais plus jouer ici. Je me sentais à chaque fois si mal que je m’évanouissais et mon père mettait des heures à me retrouver étalée quelque part au milieu des arbres. Finalement, je n’ai plus jamais remis les pieds au milieu de ces arbres.

Je devais sortir d’ici !

  • Claire ! Ne t’en vas pas !
  • Non… soufflai-je avec difficulté en reculant. Je ne peux pas rester ici. Il faut que je rentre ! Non, il faut d’abord le dire à quelqu’un.
  • Claire, respire doucement. Ça va bien se passer.

Malgré la douleur, je ne pus m’empêcher d’être surprise par la confiance qui émanait de mon père en disant ces mots alors qu’il avait caché le corps de quelqu’un dans un vieux sac et que je venais de le surprendre en train de le ressortir. D’ailleurs, pourquoi est-ce qu’il avait besoin de le ressortir ?

  • Bien sûr que non ça ne va pas bien se passer ! Lui rétorquai-je alors que je sentais déjà les nausées m’envahir. Comment peux-tu dire ça ?

Mon père continuait d’avancer vers moi sans tenir compte de mes protestations. Et plus il avançait, plus j’avais envie de prendre mes jambes à mon cou. Ses bras étaient tendus comme s’il essayait de calmer un animal enragé. Il était maintenant tout proche.

  • Chante juste la chanson, mon Claire de lune et tout ira bien, tu verras. Ça va passer.

La chanson ? Sérieusement ? Il croyait vraiment qu’une chanson allait me faire oublier ce qui était en train de se passer là ? C’était moi ou mon père était en train de péter les plombs ? Juste à ce moment, je sentis une main gantée et boueuse me saisir l’épaule.

  • NE ME TOUCHE PAS !

Je connaissais cet homme. C’était mon père. Pourtant, je n’arrivais pas à me contrôler. Je voulais juste m’en aller d’ici et tout oublier. Sans même réfléchir à deux fois, je fis demi-tour pour sortir de la forêt.

  • Claire ! Non !

Avant même d’avoir fait quelques mètres, mon père m’agrippa et ne lâcha pas prise. A ce moment, un éclair déchira le ciel de sa lumière blanche et quelques nanosecondes plus tard, un grand coup de tonnerre retentit. De peur ou de surprise, peu importe, un horrible son s’ajouta à cette sinistre symphonie. Mais qu’est-ce que c’était ? Ah, je le savais en fait. C’était moi. J’étais en train de crier. Pourquoi ? Parce que mon père avait tué quelqu’un ? Parce que je me trouvais dans la forêt que j’avais pris grand soin d’éviter depuis de nombreuses années ? Parce que le tonnerre m’avait effrayée ? Parce que…

« Au Claire de la lune, mon ami Pierrot ; prête-moi ta plume, pour écrire un mot ; ma chandelle est morte, je n’ai plus de feu ; ouvre-moi ta porte, pour l’amour de dieu…ouvre-moi ta porte, pour l’amour de dieu… »

Cette chanson…qui la chantait ? Papa ? Peut-être, mais pas tout à fait…On aurait dit sa voix et celle de quelqu’un d’autre. On aurait dit…

  • KARL ! NE FAITES PAS CA !

Qui ?

Qui avait parlé ?

Je ne contrôlais plus ma bouche, mais mon corps pivota tout seul vers la voix…

Hein ?

Théo ?

S’en était trop, je ne comprenais plus rien. Avant de m’évanouir, je pensai à la chandelle de la chanson. Tout comme la lune qui s’était faite avaler par les nuages, la torche avait fini par mourir…

 

  • Allez, Karl. Tu sais que ça nous rapportera gros. Pourquoi tu ne veux pas t’associer avec moi ?
  • Tu crois que je ne te connais pas ? Je n’ai aucune confiance en toi dès qu’il s’agit d’argent. Tu es un gouffre sans fond incapable de reconnaitre ses erreurs et ses limites. C’est bien beau de jouer la comédie devant les autres, mais devant moi ça ne marche pas. Je ne marcherai pas avec toi sur ce coup là même si tu cries le contraire sur tous les toits.
  • Tu peux bien faire ça pour moi en l’honneur du bon vieux temps, non ? Ou en mémoire de Norie.
  • Ne salis pas la mémoire de Norie avec tes discours d’ivrogne, Ethan ! Elle ne le mérite pas, pas après tout ce qu’elle a fait pour toi !

Cachée derrière un tronc d’arbre, une petite silhouette tremblante observait toute la scène en silence. C’était moi. Je devais avoir 9 ou 10 ans. J’avais suivi mon père et oncle Ethan à leur insu à travers les bois. J’avais prévu de leur faire la surprise et de sortir de ma cachette au bon moment, mais maintenant que le ton montait, impossible de le faire. Pourquoi ils se disputaient ? Pourquoi oncle Ethan parlait de maman ? Je croyais qu’il nous aimait tous !

  • Tu trouves ? Pff… je ne lui ai rien demandé à cette salope ! D’ailleurs, elle aurait du finir avec moi et tu le sais bien. Avec elle, je n’aurai jamais eu tous ces problèmes.
  • Ne redis jamais ça, sur elle, je t’avertis. Ton addiction est ton problème à toi et à toi seul. S’il te restait d’ailleurs un peu de bon sens, tu n’infligerais pas ça à ta femme et ton fils.
  • Je les emmerde tous les deux ! Ce n’est pas comme ça que je voyais ma vie ! Si seulement Norie avait eu le bon sens de ne pas me rejeter…
  • Je t’ai déjà dit de laisser Norie en dehors de ça, sale ordure !

Guettant la scène les yeux écarquillés, je vis oncle Ethan empoigner mon père avant que celui-ci ne réagisse.

  • Tu fais le beau alors que tu sais que ton affaire ne marchera jamais ! Tu cours à la faillite et tu laisseras ta fille sans le sous et misérable. Alors, fais ce que je te dis !

Il ponctua la fin de sa phrase en assenant un coup de poing à mon père.

  • Nom de…

Mon père ne se laissa pas faire et riposta. Il n’était pas un trouillard et le travail manuel lui avait conféré une certaine carrure mais l’autre paraissait plus imposant. Une lutte acharnée s’ensuivit au cours de laquelle des coups secs furent échangés. J’étais comme hypnotisée par ce spectacle. J’avais peur et j’étais fascinée. Mon père savait se battre comme les héros qu’on voyait à la télé. Je n’aurai jamais cru ça de lui. Mais oncle Ethan ne se laissait pas faire non plus et il renversa la situation. Il était maintenant au-dessus de mon père et malgré son visage maculé de sang continuait de lui bourrer le visage.

A un moment, je vis quelque chose briller dans la nuit uniquement éclairée des rayons de la lune. Un couteau. Mon père était à moitié inconscient. Je devais faire quelque chose. Crier, peut-être. Ou aller chercher de l’aide. Non, je n’en aurai jamais le temps. Je vous en prie, quelqu’un ! Quelque chose ! C’est alors que mes yeux se posèrent sur quelque chose que je n’avais pas remarqué jusque-là. Quelque chose masqué par les feuilles et les branches. Une vieille pelle toute rouillée. C’est tout ce que j’avais sous la main. Dieu m’avait écouté ma prière.

  • On va voir si tu joueras toujours autant le fier avec des trous dans tout le corps, siffla oncle Ethan d’une voix venimeuse.

Sans vraiment comprendre ce que je faisais, je saisis le manche de la pelle. Vite, mon père adoré risquait de mourir sous mes yeux si ne faisais rien ! Alors je fis la seule chose qu’il me restait.

Avec mes maigres bras d’enfant, je soulevai la pelle et me précipitai vers les deux combattants.

  • NE TOUCHE PAS A MON PERE !

Les yeux fermés, je frappai de toutes mes forces. Un bruit sonore récompensa mes efforts. J’ouvris les yeux et le corps inerte d’oncle Ethan était affaissé sur papa. Il avait du s’évanouir.

  • Claire ? Demanda mon père d’une voix pâteuse. Qu’est-ce que tu fais là ? Viens là.

Les larmes avaient déjà recouvert mes joues lorsque je jetai la pelle au loin et sautai dans les bras de mon père.

  • ça va aller ma chérie ! Heureusement que tu étais là. Papa va bien.

Il me murmurait des paroles rassurantes mais je n’écoutais pas vraiment. Mon attention fut attirée par quelque chose de sombre qui s’étalait sur la terre mouillée. Juste à ce moment, la lune se dégagea de derrière de gros nuages et éclaira le corps.

Rouge…le rouge du sang…

  • Papa…

Au son de ma voix, mon père regarda à son tour et je le vis tressaillir. Sans prononcer un mot, il me mit de côté et regarda le corps que mon esprit d’enfant n’eut pourtant aucun mal à deviner sans vie.

Quelque chose se brisa en moi. D’énormes sanglots montèrent. J’avais tué un homme. Mon père se précipita vers moi et me berça alors que je n’arrivais pas à m’empêcher de pleurer et crier.

  • N’y pense plus. Tu n’as rien fait de mal. Ça va aller. Chante avec moi, allez. Au Claire de la lune…Allez, vas-y. Chante avec moi, mon Claire de lune. A la fin tu auras tout oublié.

Machinalement, je repris avec lui cette chanson qu’il m’avait chanté tant de fois, cette chanson que maman m’avait chanté tant de fois avant lui, cette chanson que j’aimais, cette chanson qui m’avait fait tout oublier….

Je repris mes esprits comme lorsqu’on sort d’un cauchemar vieux d’un siècle. La belle au bois dormant d’un film d’horreur. J’étais allongée sur le sol mouillé. J’étais toujours dans les bois. La lueur pâle d’une torche, électrique cette fois, nous éclairait. Au-dessus de moi, les visages tordus par l’inquiétude de mon père et de Théo qui me fixaient. Des larmes silencieuses glissèrent lentement de mes paupières. Je regardai mon père. Je pouvais voir dans ses yeux que son cœur se brisait une seconde fois. Il savait que je savais.

  • Oh, mon Claire de lune…pardonne moi, murmura-t-il des sanglots plein la gorge. Pardonne moi pour ce que je t’ai fait faire…

J’avais la gorge nouée par le chagrin. Que dire ? J’avais tué un homme alors que je n’avais même pas dix ans et mon père avait dissimulé son corps pendant tout ce temps. Je me rappelais de tout. La discussion, la bagarre, moi, cachée derrière un arbre, la pelle, le sang, la chanson… Je me rappelais. Maintenant, je savais. Mais était-ce une bonne chose ? La question serait plutôt : aurait-il été mieux de laisser mon père continuer à porter seul ce lourd fardeau ? Dire qu’il n’avait fait que couvrir mon crime et voilà comment je le traitais, comme un monstre. J’avais tellement honte de moi…

Combien de temps s’écoulèrent alors que seuls nos sanglots brisaient le silence ? Je n’en avais aucune idée. C’est mon père qui finit par briser le silence en premier.

  • J’aurai voulu que tu ne te rappelles jamais de ça. J’aurai voulu…que tout cela ne se soit jamais produit. Mais voilà, on ne peut pas changer le passé. J’ai poussé sans le vouloir ma fille à commettre un meurtre. Tout cela est de ma faute. Tu n’as pas à te sentir coupable de quoique ce soit.
  • Claire…

Je réalisai que je n’avais pas rêvé avant de m’évanouir. Théo se trouvait bien là. J’essayais de parler mais les mots avaient du mal à sortir de ma gorge.

  • C’était toi…au téléphone… parvins-je à bredouiller.

Il jeta un regard consterné à mon père et je réalisai ce que ça impliquait, ça, ainsi que sa présence en ces lieux ce soir. Lui aussi…il savait. Combien de secret mes proches avaient encore à me cacher ? Je devais vraiment partir d’ici. C’était sûrement un cauchemar. Je devais me réveiller. Rien de tout ça n’était réel.

Je me levai sans tenir compte des protestations de mon père et de Théo.

  • Attends Claire, me supplia Théo en m’agrippant fermement le bras. N’en veux pas à ton père de t’avoir dissimulé la vérité pendant tout ce temps. Mais réfléchis une minute. Que penses-tu qu’il aurait dû faire ? Aller parler à la police ? Tu crois que ça se serait bien passé ? Ça ne me fait pas plaisir de dire ça mais tout ne se passe pas comme on le voit souvent à la télé. Ton père aurait eu de gros problème parce que c’était indéniable qu’ils s’étaient battus ce soir-là. Personne ne vous aurait cru si vous aviez dit la vérité.
  • Et toi, pourquoi es-tu au courant de ça ? Demandai-je la voix toujours enraillée par le chagrin.
  • Il l’a appris par accident, répondit papa à sa place. Tu te rappelles du glissement de terrain qui a eu un peu plus loin dans la forêt il y a 2 ans ? C’était à ce moment-là. J’avais d’abord enterré le corps par là mais comme j’ai été le premier à découvrir le glissement, j’ai changé le corps d’endroit de peur qu’on ne le découvre en fouillant un peu. C’est là que Théo m’a découvert.
  • Je profitais de mon jogging matinal pour passer le voir et couper par la forêt me faisait gagner du temps. Et c’est là que je l’ai trouvé en train de…
  • Mais…pourquoi tu n’as rien dis ? Alors que tu le sais depuis déjà 2 ans ! M’insurgeai-je en me cramponnant à sa poitrine. Pourquoi tu nous as protégés ?

Théo me saisit le visage de ces deux mains et me força à le regarder dans les yeux. Il me regardait avec tendresse. Hein ? Du désir ? Comment pouvait-il me regarder comme ça dans un moment pareil ?

  • Claire, je t’aime. Tu es celle que j’ai choisie pour être à mes côtés pour le reste de ma vie. Que pensais-tu que j’allais faire après que Karl m’ait tout raconté ? J’ai fais ce que je pensais être le plus juste. C’est-à-dire protéger une gamine de 10 ans qui n’a fait que protéger son père, rien de plus. C’est ça être un policier.

Malgré la situation, un léger sourire naquit sur mes lèvres.

  • Je ne suis pas sûre que ton père soit d’accord avec toi s’il apprenait ça.
  • Ça c’est son problème, répondit-il avec un sourire triste.

Les larmes me montèrent encore aux yeux alors qu’il me serrait dans ses bras. L’amour rendait aveugle mais à ce niveau-là, ça relevait presque de la bêtise, pire même, de la folie. Mais s’il était fou, j’étais tout aussi folle de l’aimer encore plus qu’avant. Mais il y avait quelque chose que je ne comprenais pas.

  • Mais pourquoi avoir cherché à déplacer le corps maintenant ? Pourquoi ne pas vous en être débarrassé plus tôt ?
  • C’est à cause de moi, intervins mon père. Tu sais, Ethan….Ethan a été pendant longtemps un ami, commença-t-il, hésitant. Je ne pouvais me résoudre à détruire son corps comme ça. Je ne pouvais pas, termina-t-il en secouant la tête. Mais je ne pouvais plus le laisser là. Surtout parce que j’ai décidé de vendre le terrain.
  • Hein ? Tu veux vraiment vendre la menuiserie ? Et la maison ? Pourquoi ?

En réalité, je comprenais très bien pourquoi. Il était vieux, tout simplement. Fatigué, et surtout seul. Vendre lui permettrait de prendre sa retraite. Je savais qu’il aimait la menuiserie, mais je savais aussi que son corps ne lui permettait plus de faire ce qu’il faisait avant, même si je me mettais des œillères.

  • Celui qui est venu plus tôt, tu l’as vu n’est-ce pas ? Apparemment tu étais là.

Je hochai la tête.

  • C’était Ian. Ian Chaft. Le fils d’Ethan.

J’étouffai un cri de surprise.

  • Bien sûr, ça m’a fait un choc de le revoir après toutes ces années mais je ne pouvais rien dire. Il avait l’air de bien se porter. Sa mère aussi va bien. Tu sais, ils ont beaucoup souffert à cause des problèmes d’argent d’Ethan même s’ils ne laissaient rien paraitre. J’ose espérer que Dieu ne me tienne pas rigueur de penser que sa mort leur a été plus bénéfique qu’autre chose.
  • C’est lui qui veut racheter la maison ?
  • Oui, enfin, la société dans laquelle il travaille recherchait juste un site forestier pour l’exploitation du bois. Et Ian a pensé à cet endroit. C’était là une bonne occasion de prendre ma retraite. Je ne pouvais pas passer à côté. Alors j’ai décidé cette fois de…me débarrasser du corps. Si je le laisse derrière moi, il reviendra me hanter. Je ne serai jamais tranquille. Alors j’ai contacté Théo pour qu’il m’aide à faire en sorte qu’il disparaisse. J’aurai préféré que tout ça se fasse sans que tu ne sois jamais au courant, Claire, ajouta-t-il après une brève pause. Que tu n’aies jamais à découvrir la vérité et à porter ce poids sur tes épaules. Mais j’ai échoué. Ta mère est sûrement en train de se retourner dans sa tombe.
  • Ne dis pas ça papa ! Protestai-je en le prenant dans mes bras. Tu m’as protégée durant ces quinze dernières années ! Tu as protégé l’enfant que j’étais et l’adulte que je suis devenue ! Tout ça c’est grâce à toi ! A vous deux ! Ajoutai- en tirant Théo. Vous m’avez protégée tous les deux, vous, les deux hommes de ma vie !

***

  • Oui, nous allons bien. Non, je ne me fatigue pas trop. Oui, nous viendrons te voir avant que je ne puisse plus. Salut, Nannie et Charlie de notre part, dis-je avant de raccrocher.

 

  • Il t’appelle combien de fois par jour déjà ?

Théo s’assied à côté de moi sur le fauteuil et me retira mon ordinateur portable des mains. Il me força à me retourner pour que je m’adosse contre lui et commença à me masser les épaules.

  • Oh oui. Juste là, continue. Deux à trois fois depuis quelques semaines, répondis-je à sa question.
  • Pourquoi tu ne le laisses pas venir ?
  • Tu rigoles ! Il risque ne plus jamais partir jusqu’à l’accouchement et j’ai besoin de calme pour travailler. Pas d’un futur grand-père qui va me tourner autour h24 en veillant à ce que je ne soulève pas même une petite cuillère.
  • Ahahah, ne sois pas trop dure avec lui. Il est heureux parce que la famille s’agrandit, se moqua-t-il en me serrant cette fois contre son large torse et en posant ses mains sur mon ventre proéminant. Tu devrais lui laisser ce plaisir, tu ne crois pas ?
  • Ne me prends pas par les sentiments s’il te plait. Tu sais que je dois écrire aussi longtemps que je le peux avant d’être trop fatiguée pour le faire.
  • Je sais.

Un silence confortable s’installa, uniquement troublé par la vie qui continuait dehors, loin de nous.

  • A quoi tu penses ? Me demanda Théo.
  • A rien, répondis-je simplement.
  • Sûre ?
  • Hmm…je me sens bien ici. C’est tout.
  • Pas trop triste d’être partie finalement ?
  • Si, un peu. Mais pas pour moi. Moi, je n’ai plus rien qui me raccroche à cet endroit. La maison a été vendue, papa vit la « vidà loca » avec Annie maintenant et je peux faire mon boulot partout. C’est pour toi que je m’inquiète. A cause de moi tu as dû quitter ta ville natale, ton père, ton poste pour lequel tu avais travaillé si dur. Je m’en voudrais toujours de t’avoir forcé à partir avec moi.

Je sentis son sourire contre mon oreille.

  • Tu ne m’as forcé à rien. Regarde autour de toi. Nous vivons depuis plus d’un an dans cette superbe maison. Merci à ton éditrice d’ailleurs pour nous l’avoir dégotée. J’ai pu être transféré sans trop de problème aussi. Tu sais, la police c’est comme une grande famille. Nous sommes chez nous partout. Et bientôt, ajouta-il en caressant mon ventre, nous serons trois. Alors crois-moi quand je te dis que je ne regrette rien.

Je croisai son regard et lui rendis son sourire.

  • Je suis parfaitement heureux comme ça.

Redevenant sérieux, il demanda :

  • Et toi ?

Cette question simple en surface renfermait tant d’autres interrogations. Un instant je repensai à cette nuit. Cette nuit que cette fois, je garderai à jamais en mémoire.

Après avoir appris toute la vérité et que mes larmes se soient décidées à m’accorder une pause, il fallut bien revenir au problème principal et décider de ce qu’on devrait faire. Ma conscience me dictait d’aller voir la police et de me dénoncer, leur expliquer et leur dire toute la vérité. Mais je n’étais pas stupide. Mon père finirait en prison pour dissimulation de preuve, je pourrai également aller en prison et Théo perdrait son boulot et tout ce à quoi il tenait. Non. Je ne pouvais me résoudre à réduire à néant tout ce qu’ils avaient fait pour moi. C’est pourquoi je n’ai pas longtemps hésité avant de me décider.

Nous avions brûlé le corps au beau milieu de la nuit. Ça n’a pas duré longtemps. De toute façon, il n’en restait plus grand-chose.

Après ça, mon père ne mit pas longtemps à vendre la maison et emménagea dans le petit loft que j’occupais jusqu’alors. Mais moi, je ne pouvais pas. Je ne pouvais plus rester dans cette ville qui m’avait vu naitre et où j’avais pris la vie. J’ai décidé de partir. Mon père et Théo ont bien essayé de m’en empêcher mais eux même ont fini par comprendre mes sentiments.

  • Si tu crois que je vais te laisser partir toute seule, tu rêves. Où tu iras, j’irai. Mais à une condition : marie-toi d’abord avec moi.

Telles furent les paroles que Théo prononça pour que deux jours plus tard nous n’étions plus simplement fiancés, mais mari et femme. Quelques jours plus tard, nous étions partis. Ça n’a pas vraiment surpris grand monde mais je n’oublierai pas les yeux humides de Charles au moment du départ.

Depuis, un an et demi s’était écoulé.

J’écrivais toujours pour le même magazine. Ça payait plutôt bien et je pouvais continuer à travailler de chez moi même si le projet d’un livre était déjà en cours. La vie poursuivait son cours. Mais je n’oublierai pas, non. Je n’oublierai jamais. Cette affaire me hantera toujours. Avec le temps beaucoup moins, mais je ne parviendrai jamais à oublier. Malgré tout, je devais avancer comme mon père, comme Théo. Je devais avancer pour eux et pour ce qu’ils avaient fait.

En caressant mon ventre, je songeai que j’étais en train de porter la vie. Je n’avais pas le temps de ruminer ce en quoi je ne pouvais plus rien changer. J’étais une meurtrière, je le savais. Mais je ne pouvais plus rien y faire. Naïvement, j’espérais que Dieu là-haut dans sa plus grande bonté n’en tiendra pas rigueur à ceux qui m’ont protégée et qu’il me permettra à mon tour de protéger cette vie qui grandissait en moi. La prière d’une non-croyante ne vaudrait sans doute pas grand-chose mais sait-on jamais ?

Me calfeutrant encore plus entre les bras de Théo, je soupirai et assurai d’une voix qui se voulait convaincante :

  • Je n’ai jamais été aussi heureuse…

FIN

By Lucky, Tous droits réservés.

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