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Espoirs Éphémères (Épisode I)

 ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​​​ Espoirs éphémères 1



Claire sent quelque chose lui brûler les yeux, un truc qui brille fortement et ça la réveille brusquement du monde où Morphée vous comble de vos désirs. Le fait qu’elle sente la lumière chaude lui brûler les yeux est un bon signe, cela signifie qu’elle est encore en vie, et qu’elle n’est pas énuclée, ni aveugle ? Non peut-être pas. Elle entreprend de tâter le sol de ses mains, et le fait de bouger ses doigts lui fait ressentir d’affreuses douleurs, tellement douloureuses qu’elle ne peut envisager de crier. Bouger les mains n’est pas tâche facile, car ses mains refusent de se mouvoir et préfèrent se tenir à carreaux malgré elle au sol. Elle essaie de bouger son corps, mais la douleur qui se répand en elle a vite fait de la faire changer d’avis, alors, elle reste couchée, les yeux fixant la source de lumière brûlante sans pouvoir détourner les yeux malgré l’effet de la lumière, car son cou lui aussi joue au têtu et ne répond plus. Bon bah elle peut toujours contrôler ses yeux, alors elle les ferme mais ressent toujours la petite mais vive source de lumière s’abattre sur elle avec acharnement. Elle attend et attend, mais rien, aucun gong, aucune sonnerie, aucun son de tambour, aucun sifflement ne lui indique qu’elle est sortie vainqueur de ces événements, mais elle est sûre, elle est sûre d’avoir énuclée son tout dernier adversaire, elle est sûre de lui avoir arraché le cœur en un coup pour ne pas la faire souffrir. Ses trophées qui lui permettraient de quitter cette jungle ne devraient pas être bien loin. Elle ressent le besoin de voir ses trophées et bouge légèrement la tête afin de regarder où peut bien se trouver les yeux de son tout dernier adversaire. Au milieu de son bocal plein de neuf autres paires d’yeux ou tombé au sol avant qu’elle puisse les ranger. Et son cœur, elle s’en souvient de son emplacement, c’est un précieux outil après tout. Son cœur est dans le sac qui est près d’elle qu’elle a pu voir au prix d’un crac tout le long de sa colonne vertébrale quand elle a tourné la tête plus par force mentale que par force musculaire. Ça lui donne une leçon, quand on est dans ses derniers retranchements, on ne force pas car on ne peut pas dépasser le dernier dans une course. Elle a atrocement mal, mais elle sait que c’est bien, c’est bien parce qu’on ne se sent jamais mieux en vie que lorsqu’on a mal. Si on a mal c’est que non seulement on est en vie mais aussi que nos nerfs fonctionnent encore, donc avoir mal c’est bien, très bien même. Elle se sourit intérieurement, elle sait qu’elle l’a fait, elle va pouvoir rentrer retrouver ses deux enfants chéris, Lionel et Jennifer. Ces deux petits enfants qui lui ont valu sa participation à ces événements, mais aussi le soutien mental et la détermination à ne pas perdre dont elle a fait preuve. Elle se repasse en mémoire ce qui s’est passé ici et ce qui se passera ensuite. Elle sait que ce n’est que la première étape, mais elle sait qu’elle pourra le faire. Oui ! Même s’il faut ramener de la rate de mère de jumeaux, elle le ferait pour ses propres enfants. Il est hors de question qu’elle perde. Le fait d’être mère et de compatir pour les autres n’était pas vraiment le fort de Claire. Elle s’en fout de tout du moment où ça ne touche pas à ses jumeaux.
Elle ressent la source de lumière encore plus chaude et moins petite qu’avant. Ça y est, elle sait dès à présent qu’ils arrivent. Ils arrivent la sortir de ce trou à scorpions qui bizarrement ne l’avaient pas attaquée ou du moins pas encore. Elle jubile encore au fond d’elle-même et ne semble pas regretter le fait d’avoir énuclée dix autres mères comme elle condamnées aux rites stupides dont elles étaient prisonnières, ni même de leur avoir arraché le cœur. Rien, aucun sentiment envers ces autres victimes du système. Elle le savait dès l’instant où elle a appris qu’elle donnerait naissance à des jumeaux qu’elle y ferait face de toutes les façons. A quoi bon donc avoir de la compassion envers ceux qui menaceraient de lui trancher le cou, pas vraiment le cou mais disons ça comme ça. Ils creusent, les dents de la manche de l’engin se font voir et la source de lumière qui n’est autre que le soleil pénètre la grotte puante et pleine de ce qu’un enfant de la maternelle appellerait un feutre rouge. L’équipe de sauvetage vient porter notre gagnante aussi lentement que possible. Si sa voix n’était pas partie en promenade sans elle, elle aurait sûrement crié un truc comme :
« Vous n’êtes peut-être pas des mères de jumeau
x et encore moins des mères, mais si vous ne vous pressez pas, je vous promets de vous dérober toute chance de pouvoir un jour l’être et je crois que vos biles feront plus de variétés à ma collection dans mon bocal. »
Mais aucun moyen de le faire, donc elle se contente de mémoriser les visages de ces aides soignant dans un coin de sa mémoire. Ils portent des uniformes jaunes qui paraissent jaunâtre de plus près, des bottes d’un marron plus que sale, et un gros truc comme une torche attaché au milieu de leur front. 
« Mais ce ne sont pas des aides soignant ça ! » se dit-elle, contrariée, mais aucun moyen de plier le visage ni de le crier tout haut. Alors elle se contente de faire ce qu’elle a pu faire jusqu’à présent rester allongé. Pioches et dents de camions s’enfoncent dans la grotte de plus en plus en un rythme mauvais et désordonné. Les débris de terres tombent sur elle et sur l’autre-là, la femme dépourvue de cœur et d’yeux, enfin une des nombreuses femmes que la jungle a pu compter. Ils s’approchent d’elle une civière entre les mains, la balancent dessus en se fichant complètement de ce qu’elle peut ressentir et hop, elle est sur la civière encore plus mal en point que lorsqu’elle a ouvert les yeux parce que ces andouilles ne veulent pas faire leur boulot ! Au fait ce n’est même pas leur boulot, ou si et puis qu’est-ce qu’elle en a à foutre ? Elle s’en fiche pas mal, mais se promet de leur faire faire un petit accident, juste comme ça, le karma, ça c’est bien sûr si elle survie. Elle a survécu à bien pire, une ou deux ou trois, bon au pire quatre nuits à l’hôpital ne pouvait pas la tuer. Ou si ? Elle conseillerait bien aux médecins de ne pas la laisser mourir, sinon, sinon… bah elle serait déjà morte, elle pourra plus rien faire. Elle pourrait toujours bluffer et menacer d’emporter leurs âmes avec elle voir Hadès ? Ouais, ça pourrait marcher, si seulement elle savait où sa voix est allée se cacher. 
Ils la mènent vers un gros car blanc immaculé aux portes de derrières ouvertes et des hommes en blanc-men in white - se tiennent là les mains devant prêts à prendre le relai avec Claire. Ils la balancent encore sans gêne ni précautions vers ceux qui eux semblent être des aides-soignants ou infirmiers ou médecins, brefs des gens qui pourront mieux s’occuper d’elle quoi ! Ils l’attrapent comme un vulgaire cajou de tomate qu’on lance nonchalamment en proférant quelques jurons à l’attention des hommes en jaunes. Ils la prennent, se précipitent avec elle vers l’intérieur du car et referment derrière eux, puis la voiture se met à démarrer et ils quittent la jungle, sans manquer de l’injecter un peu de
morphine. Ils vont vers la ville, enfin la ville du village, car oui ils sont dans un gros trou de village.
A son réveille à l’hôpital, elle surprend ses deux enfants à fouiner un peu partout sur les documents posés sur son chevet et ne dit rien pour les trente premières secondes qu’elle les observe. Elle décide de rompre le silence.
« Lionel ? Jennifer ? » Dit-elle ravi que sa voix ait décidée de revenir.
« Oui maman, répondent-ils à l’unisson sans sursauter ni ciller. Bien dormi ? »
« Oui, assez bien, maintenant je peux au moins parler. »
« Alors cool. » 
Lionel a un teint marron clair, les yeux candides, les pupilles marron ou noirs dépendant de l’angle de vue. Il est toujours bien habillé, et là il a un sweat-shirt gris bleu au-dessus d’un jean bleu nuit et une paire de vans grise. Sa chevelure est douce, affreusement noire et toujours rasée, toujours taillée net cinq centimètres au-dessus de son cuir chevelure, jamais plus jamais moins, il s’en assure tous les matins. Il se tient toujours bien droit, respect uniquement ceux qui respectent les deux femmes de sa vie, c’est-à-dire sa mère et sa sœur, ainsi que lui-même, le reste peut bien crever entre les mains du minotaure, il s’en fiche pas mal. Là il se tient devant sa mère, prêt à agir en enfant plutôt qu’en l’adulte forcé qu’ils ont été obligés de devenir sa sœur et lui. En dépit de sa grande maturité-la grandeur de sa maturité étant relative-, il est parfois aussi idiot qu’un gamin de son âge. La salle est bien trop calme, les deux femelles se dévisagent sans mots dire, pire encore, sans lui prêter attention, on dirait qu’elles se parlent encore entre elles par le pouvoir magiques de la relation mère-fille. S’il avait su qui était son père ou bien si celui-ci avait bien pu l’accepter, il aurait peut-être essayé le pouvoir hyper magique de la relation père-fils ? En fait c’est si sa mère avait su qui était son père car elle-même elle ignorait qui était le géniteur de ces enfants qui sont d’elles. Bizarre non. Alors, il décide de rompre le silence déjà un peu trop visible à son goût et imite sa sœur en s’asseyant sur une des chaises en face du lit de sa maman.
« Dis maman, c’est vrai que tu as enculé beaucoup de femmes dans la jungle ? »
« Enuclée pas enculé. » lui répond-elle sans le moindre soupçon de gêne mais néanmoins, ne lui donne toujours pas d’attention, et sa sœur ne semble pas vouloir parler non-plus. 
« Donc pour gagner faut enculer les autres femmes ? » Continue-il. ‘ Si elles ne veulent pas m’inclure, on va parler d’enculer et de la jungle jusqu’à ce qu’on parte’ pense-t-il en lui-même.
« J’ai dit énuclée par enculer. »
« Et ? »
« Enuclée pas enculé. » répète-t-elle un peu agacée.
« Comment tu les as enculé ? »
« Enculé encore une fois et c’est moi qui te donne ta première expérience avant que le pasteur du coin ne mettent les yeux sur toi. Ok ? »
« Tu m’as manqué maman ! »
« Toi aussi mon chéri, mais je suis de retour de la première phase. Un mois, un bon mois encore avant que je n’aille pour la seconde partie. »
« Si tu nous racontais un peu ? » dit-il, les yeux luisant non pas d’excitation mais de peur, de peur de savoir tout ce que leur mère a pu faire pour les protéger et leur revenir en un morceau. Elle a dû arracher le cœur de bon nombre de femmes pour en être là. Mais il fallait qu’il se fasse une raison, sa mère est une meurtrière de la pire espèce. Une espèce qui a été obligé de sortir de sous sa carcasse à cause du rite et des traditions bizarre. Il aurait bien aimé se rebeller, mais à quoi bon ? Il savait que sa mère rentrerait pour eux, donc si elle est là et Jennifer est là bah ça va eh, le reste allez au champ.
« Que veux-tu que je te raconte ? » Lui demande-t-elle le visage strict et les yeux d’un sérieux sans précédent. Lionel avait toujours eu un curieux inhabituel pour elle. Que voulait-il savoir qu’il ne sache pas encore ? Qu’on les a lancés dans une jungle, non plutôt un désert car il n’y avait pas une seule goutte d’eau et que c’était la parfaite saison sèche ? Que toute la jungle est artificielle ? Que les plantes qui y sont sont synthétiques ? Que nous avions à manger et pas à boire ? S’il tenait à savoir, elle allait le lui dire.
« Un peu de tout. » Répond-t-il, ses yeux marron ou noirs dans ceux de sa mère d’un noir encore plus noir que l’ébène.
« Alors voici un peu de tout. Dit-elle en s’asseyant, ou en essayant de s’asseoir. Le rite des mères maudites par la naissance des jumeaux. Toutes les mères du village qui donnent naissance à des jumeaux doivent se préparer à entrer dans la jungle afin de récupérer dix paires d’yeux de mères maudites. Des femmes des fois tuaient neuf femmes et s’énucléaient elles-mêmes pour ajouter leurs paires d’yeux. Elles doivent récolter les dix paires d’yeux ainsi cinq cœurs de mères maudites afin de pouvoir avoir la chance d’apaiser le tout puissant ABDAR pour qu’il laisse vivre ses propres jumeaux, une malédiction apaisée, au prix du sacrifice de vingt autres malédictions. Une fois les femmes mortes, on tue leurs jumeaux et prépare le rite de purification pour la paire restante ainsi que leur mère. Pour que le rite de purification se fasse pour la mère maudite, elle doit s’avancer vers le temple d’ABDAR y présenter cinq cœurs de mère maudite qui le feront prendre forme terrestre et les dix paires d’yeux constituent les dix années pendant lesquelles il regarde mais ne vient pas pour prendre les jumeaux, le tout un mois après la sortie de la Jungle. Bien je crois que tu connaisses ça ! Dans la jungle, nous n’avions pas d’eau. Tout là-bas était en plastique, carton ou en vitre. On nous livrait la nourriture matin, midi et soir mais jamais sans eau pendant un temps. Toujours de la nourriture bien sèche, qui vous donne très soif. Il n’y avait pas d’animal, si on ne compte pas ceux qui étaient peints ou dessinés. Rien, le seul moyen de boire qui nous était venu, enfin à moi c’était de boire le sang de mes congénères mères maudites. Et oui, j’ai commencé à les traquer au bout de la deuxième nuit sans eau, et j’ai bu de leur sang à partir de leur cœur que j’extirpais. J’ai essayé avec celui qui vient des yeux, mais il n’était pas vraiment bon, donc, j’ai abandonné. J’ai tué, bu du sang humain, éventré, énuclée et non pas enculé, j’ai même mangé un bout de poumon une fois lorsqu’on a commencé à nous priver de provisions vu qu’on comprenait déjà quoi faire. Le poumon humain, c’est pas bon du tout. Le foie est meilleur, surtout chaud. Ne te méprends pas, il n’y avait aucun moyen de faire du feu, et oui la nuit ça caillait. Bien chaud indique comment il est quand on le retire du corps assez tôt avant que le corps ne refroidisse. J’ai… » Elle s’arrête en voyant Lionel déglutir, il vomit tout, des bouts de pain marron se voient dans ses vomissements, ainsi que quelques gouttes blanches, du yaourt ou de la bouillie peut-être ? Et de maigres frites de pommes ou de patates semi écrasé parmi ses vomis. Jennifer le regarde toujours, sans expression et sans la moindre once d’aide pour lui, même pas un léger tapotement.
« Je continue ? » Voilà la seul réponse que sa mère trouve à lui donner alors qu’il vomit. Mais bon sang c’est quoi cette mère ? C’est un infirmier qui passait dans le coin qui le voyant vomir approche, le tire hors de la salle et l’emmène vers une autre salle. Il fait signe aux nettoyeuses d’aller nettoyer la chambre numéro quarante. 
« Il tient le coup ? »
« Comme il peut mère, comme il peut. »
« Pourquoi ne m’appelles-tu pas aussi maman ? Pourquoi ne me dis tu jamais que je te manque ? »
« Je ne saurai exprimer ce que je ne ressens. »
« C’est bien, continue comme ça. Je te rassure, on ne dirait absolument pas moi quand j’étais plus jeune. »
« Quand vous étiez plus jeune, votre mère se rappelait je crois de qui lui a fait l’horrible cadeau d’être fertile et vous produire. »
« Bien, je te forme bien continue à être bien dure. »
« Souhaite. Je m’en vais retrouver Lionel. Revenez vite à la maison, Lionel vous y attendra. » Sur ce, elle se lève et s’en va, son visage dissimulé comme depuis le début sous un large chapeau de plage.
Derrière elle, Claire se recouche et des larmes silencieuses coulent le long de ses joues. Elle pleure et pleure. Elle aimerait bien qu’ils comprennent, mais non. C’est bien qu’ils soient comme ça, très bien, sauf pour Lionel, il l’aime beaucoup et elle aussi, mais ce n’est pas bon, pas du tout. Il faut qu’ils la détestent, sinon ça n’ira pas, ils la pleureront si elle advient à mourir, ce qui est approximativement sûr à cent pour cent. Elle se déteste elle aussi, et elle ne sait vraiment pas qui a pu l’enceinter ou mieux la dévierger, elle ne l’a jamais su. Ils ne savent pas tout du rite, et c’est mieux ainsi. Elle a tout fait correctement jusqu’à présent, maintenant plus que jamais elle se devait d’être comme ça et terminer la purification pour ses enfants convenablement. Le rite, elle y repense sans cesse. Ses enfants dont elle ignore le géniteur, ils sont au moins sauvés pour l’instant plus que la dernière bataille contre Abdar.
D’après ce qu’elle en sait, c’est une sorte de dépravation pour que l’esprit d’Abdar devenu plus capricieux après dix ans se calme, il se rebelle et veut une femme auprès de lui. La femme ne doit pas être n’importe laquelle, elle soit être celle qui a pu sortir de la jungle dix paires d’yeux dans un des bocaux sacré, sacré pour eux oui. Elle s’endort et les paroles de la chanson des mères maudites résonnent dans sa tête.
Quand les cloches sonnent, 
ABDAR est en chemin,
Plus agile qu’un félin,
Et leurs cris résonnent.
Dix paires d’yeux,
Des femmes maudites,
Pour le très grand rite
Qu’on prépare pour eux.

De son côté, Jennifer le visage toujours couvert par son chapeau de plage se dirige vers la salle de consultation une au fond du couloir à gauche de la chambre numéro quarante. Elle traverse une infirmière qui a les écouteurs aux oreilles, dans sa tenue blanche, un blanc très douteux, et ses chaussures d’infirmières blanches d’un blanc encore plus douteux. Elle porte un plateau entre ses mains où il y a un tas d’objets médicaux. L’infirmière lui décoche un regard bizarre comme si elle lui avait volé son mec. Elle le remarque mais comme à son habitude n’en fait rien. Elle continue sa marche vers le fond du couloir qui est plus éclairé que le reste du couloir grâce aux rayons de soleil qui y entrent par la porte qui se trouve juste devant la salle de consultation une et donne dehors. Une fois devant la porte, elle fait signe de la tête à Lionel pour qu’il sorte de là. Il était tout seul, le jeune infirmier qui l’avait aidé était parti vaquer à ses occupations. Il était assis, les yeux fixant la porte attendant que sa sœur arrive pour lui donner le signal afin qu’ils s’en aillent.
« Et maman ? »
« Elle est comme d’habitude. Rien n’a changé. Rentrons. »
Il affiche une mine déçu mais se contente de se lever et de suivre Jennifer hors du bloc et enfin hors de l’hôpital. Il pense à sa mère et à sa sœur. Elles ne se parlent presque jamais pour ne pas dire jamais, mais se regarde toujours et se comprennent et on dirait que c’est lui le con de service. Il faut qu’ils rentrent à l’école, la pause va bientôt finir et ils n’ont pas envie de se retrouver face à mademoiselle Grincheuse, qui même en ce début d’année ne paraîtra pas moins grincheuse.
*
« J’alle. »
« Quoi ? »
« J’alle. »
« Et en quoi c’est censé répondre à la question que je t’ai posé Ralph ? »
« Madame vous m’avez demandé de vous conjuguer le verbe ‘aller’ au présent de l’indicatif, c’est ce que je fais à cet instant même. »
« Quoi ? Donc d’après toi c’est le verbe ‘aller’ que tu conjugues ? » 
« Oui madame. »
« Pourquoi le conjuguer ainsi ? »
« Madame dans le cours précèdent si je ne me trompe vous avez dit que tous les verbes se terminant en ‘er’ sont du premier groupe donc ont la terminaison « e, es, e, ons, ez, ent » en coupant juste la queue du verbe qui est ‘er’. »
Melissa était scandalisée d’entendre ça. Comment un élève de la classe de sixième pouvait dire des absurdités pareilles en plus un devoir. Il aurait pu demander à n’importe qui de l’aider à faire son devoir si à jamais il n’avait pas de parent ou encore que bien même qu’il en ait, ceux-ci serait un peu trop absent de la maison.
« Ralph. »
« Oui madame ? »
« Connais-tu ‘Je vais, tu vas, il va, nous allons, vous allez, ils vont ?’
« Je ne connais que le ‘je vais, tu vas, il va.’ Les trois derniers, je ne suis pas sûr de les connaître. » Ralph était tout à fait serein, les yeux plantés dans ceux de son professeur de français.
« D’accord. Et d’après toi, de quel verbe s’agit-il ? »
« Le verbe vaillir ? »
C’était comme un choc pour elle. D’où lui venait l’ingéniosité de sa bêtise. Il faisait exprès, c’était forcément ça, une ignorance pareille ne pouvait pas être vraie. Il se jouait d’elle. C’était la deuxième fois qu’elle donnait cours en sixième A. Lors de premier cours, elle avait révisé les verbes du premier groupe et avait laissé un devoir. Elle avait omis exprès de faire mention du verbe ‘aller’ comme étant une exception à la règle de cette classe de verbe, mais jamais elle ne s’était attendue à cette sorte de réponse venant de la part de quelqu’un. Même un illettré saurait que tout ceci sonne faux. 
« Et le verbe vaillir veut dire quoi ? »
« Je ne sais pas madame, c’est juste une suggestion du verbe qui se fait conjuguer par ‘je vais’ mais je suppose que ça doit être synonyme du verbe partir. »
Melissa sentait une rage monter en elle et voulait lancer des jurons à cet imbécile qui ne pouvait pas se contenter d’être un imbécile con mais en plus un imbécile con sûr de lui exploitant de manière idiote les leçons. La cinquantaine d’élèves présente dans la partie supérieur de la salle de classe chuchotait soit à propos de la stupidité imbécile de leur camarade de classe Ralph sois essayait de se découvrir les uns les autres, après tout, c’était tout juste la première semaine de classe et ils venaient tous d’entrer au lycée tous sauf peut-être les redoublants. Quant à la cinquantaine restante plus loin derrière dans ce qui est communément appelé le ‘chaba’, restaient ceux qui se voulait devenir des futurs caïds du lycée. Pour cela évidemment il fallait flirter avec les grands de la troisième pour un début et ensuite viendraient ceux de la seconde et premier et si on faisait assez bonne impression, un grand de la terminale pouvait offrir son parrainage.
« Ralph ? »
« Oui madame ? »
« Avec qui vis-tu ? »
« Seul madame. » 
Les mains de Ralph tremblaient et ses dents se frottaient l’une contre l’autre. Il baissait maintenant les yeux et la feuille qu’il tenait en main tomba. 
« Comment ça seul ? »
« Comme vous entendez madame. »
« Écoute Ralph, je te suggère de me répondre sincèrement. Ok ? »
« Madame je ne vous ai jamais menti. »
« Dimitri, ramasse moi le bout de papier tombé de la main de Ralph et apporte le moi. » Melissa s’adressait à un élève plutôt chétif, assis lui aussi au premier banc et voisin de Ralph de par sa droite. Le petit garçon s’empresse de prendre le bout de papier et de le donner à mademoiselle Melissa. 
« Un seul rire encore, un seul commentaire, et je vous garantis que votre garantie de monter en classe supérieur va se faire rentrer dedans. »
La salle devient calme, comme si le diable avait surgit et tellement il faisait peur qu’ils avaient peur d’avoir peur. Le petit Dimitri tend la lettre à mademoiselle Melissa qui le congédie. 
« Mince qu’elle horreur ? » S’exclame-t-elle en lissant le bout de papier que lui a donné Dimitri. 
« As-tu un jour appris à écrire ? »
« Oui madame. » Répondit sagement Ralph. 
« Mince, Comment as-tu réussi à passer le CEP ? »
« Par la force de mes poings. »
« Alors tu es bien l’un de ces enfants riche pourris gâtés dont les parents achètent tous même les diplômes… Bref, ce n’est pas essentiel. Je te donnerai une convocation pour que tu me ramènes tes parents, il faut que je leur passe un mot. » ‘Par la force de ses poings ? Mais qu’est-ce que ça veut dire ça ?’ pense-t-elle à elle-même.
« Mais madame, je ne vis avec personne. »
« Voyons, c’est impossible. Vous devez bien avoir un tuteur ? »
« Oui. »
« Bien vous l’amènerai demain. »
« Madame vous l’avez en face de vous. »
Melissa était à présent convaincu qu’il se moquait d’elle alors son visage brun devint rouge de colère. 
« Ralph arrête tout ça immédiatement sinon tu vas passer un sale quart d’heure. »
« Madame, je vis seul, comment voulez-vous que je vous fasse comprendre que je n’ai plus de parent ? »
« Eh bien vous me ramenez de n’importe quelle façon votre père et votre mère demain. » Lâche-t-elle visiblement bouillonnante de rage et oubliant la possibilité selon laquelle cet enfant avait peut- être raison depuis le début sur le fait qu’il n’a pas ou plus de parent.
« Je suis un bâtard, un sac d’emmerde. Un gros sale putain de bâtard. Ma mère est morte. Cela vous va-t-il mademoiselle ? » Tout en finissant sa phrase, il sort de la salle de classe en claquant la porte fortement. Le silence qui régnait maintenant de la salle de classe de la sixième A de ce lycée était si dense qu’on aurait dit qu’il s’était matérialisé et formait une brume visible. Aucun élève n’osait broncher. Tous avaient littéralement cessés de respirer, le temps que la brume imaginaire qui leur imposait silence se dissipe. Tous regardaient en direction de la porte qui faisait des va-et-vient tellement elle avait été cogné lourdement et brutalement. Puis quelques instants plus tard qui semblaient être une éternité, ils regardaient tous leur professeur de français et leurs cœurs se remettaient à battre, d’abord aussi lourd qu’un gong puis reprenant son cours normal. Mademoiselle Melissa était partagée entre la frustration, la colère et l’humiliation que venait de lui refiler son élève. 
« Je déteste les lycées, maintenant même les petits de sixième ne sont plus petits. Après tout c’est la fonction publique et boulot pas boulot, salaire passe. » Marmonne-t-elle avant de reprendre sa classe.

 

Tout droits réservés Eien@L’Afrique_Écrit_22.08.2016

Extrait de la série Espoirs Éphémères

 

 

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